Aquilina apparaît dans la seconde grande partie du récit, au coeur de la satire mondaine et de l'orgie qui entourent Raphaël de Valentin. Elle n'est ni une héroïne centrale au sens strict, ni une simple silhouette décorative : c'est une courtisane, une femme de plaisir, présentée comme la « reine du plaisir », et sa présence inscrit dans l'oeuvre tout un univers de luxe, de vice, de fête et de débauche. Elle surgit dans le salon de Taillefer avec une force visuelle immédiate, en robe de velours rouge, parmi les femmes et les convives qui composent cette scène d'ivresse et de saturation des sens.
Dans l'économie du récit, Aquilina joue un rôle d'adjuvant de l'atmosphère plutôt que de moteur principal de l'intrigue. Elle participe à la grande scène de débauche qui accompagne l'épuisement de Raphaël, en matérialisant l'univers auquel mène la Peau de chagrin lorsque le désir n'est plus maîtrisé. Elle sert donc à rendre visible une forme de vie entièrement livrée au plaisir immédiat, à la vanité et à l'oubli de soi. Sa parole, sa prestance et sa liberté de ton prolongent le tableau du vice mondain, sans être réduites à une simple fonction ornementale.
Elle a aussi une importance symbolique dans la logique de contraste qui structure l'oeuvre. Face à Pauline, qui représente l'amour sincère, le dévouement et la pureté, Aquilina incarne une sensualité fière, expérimentée et désenchantée. Sa présence au festin contribue à faire sentir l'opposition entre deux formes de féminité : l'une tournée vers le coeur et le sacrifice, l'autre vers le plaisir, la puissance d'attraction et la survie dans un monde hostile.
Aquilina est d'abord liée à Raphaël et à Émile dans la scène du repas chez Taillefer. Elle leur parle avec familiarité, répond à leurs questions et expose sa vision de la vie, ce qui permet à Raphaël de voir en elle une figure presque exemplaire de la femme vouée au plaisir. Elle raconte qu'elle a aimé un conspirateur exécuté par la guillotine, ce qui introduit chez elle une note de passé tragique, mais ce passé est aussitôt transformé en posture de défense et de fierté.
Son lien le plus fort est avec Euphrasie. Les deux femmes forment un duo contrasté mais complémentaire : Aquilina est la grande fille superbe, puissante, presque farouche, tandis qu'Euphrasie est la petite créature douce, ingénue en apparence, mais profondément corrompue. Elles dialoguent sur l'amour, la vertu, le mariage, la vieillesse, la misère et le plaisir. Aquilina défend sans détour une logique de jouissance et d'autonomie, tout en reconnaissant qu'elle a connu la douleur. Elle entre aussi en relation avec les autres convives de la fête, pour qui elle est un objet de désir, d'admiration ou de commentaire, en particulier lorsqu'elle est décrite comme une image du plaisir triomphant.
Aquilina se distingue par sa fierté, sa lucidité et sa dureté apparente. Elle ne se fait aucune illusion sur l'avenir, qu'elle réduit à l'hôpital, et elle refuse les consolations de la morale bourgeoise. Sa parole est directe, frappante, souvent cynique en apparence, mais toujours fondée sur l'expérience. Elle revendique le droit de vivre intensément, de dépenser, de jouir et de ne pas se soucier du lendemain. Cette liberté proclamée s'accompagne d'un mépris affiché pour la vertu, pour les contraintes du mariage et pour les scrupules sociaux.
Mais le texte fait aussi percevoir une blessure intime. Aquilina dit avoir eu un amant perdu sur l'échafaud, et elle laisse entendre qu'elle a été marquée par la violence du monde et la cruauté des hommes. Son énergie vient donc en partie d'une souffrance transformée en posture d'indépendance. Sous son assurance se devinent une mémoire du malheur, une défiance à l'égard des sentiments et une volonté de ne plus être dupe. Elle est à la fois séduisante, dure, blessée et lucide, ce qui lui donne une densité supérieure à celle d'un simple personnage de salon.
Aquilina change peu au fil du texte : elle est un personnage relativement stable, construit comme une présence forte et immédiatement lisible. Elle n'accomplit pas une progression psychologique comparable à celle de Raphaël ou de Pauline. Sa fonction est plutôt de cristalliser un type, celui de la femme du plaisir consciente d'elle-même, qui assume sa condition sans regret apparent. Cette stabilité a du sens : elle fait d'Aquilina une figure presque exemplaire, une incarnation durable d'un certain rapport à la vie, fondé sur l'acceptation du présent et sur la défense du désir contre toute morale.
Aquilina symbolise un versant essentiel du monde balzacien : celui où la société transforme le corps, le désir et le luxe en instruments de domination et de survie. Elle révèle la violence cachée derrière l'éclat de la fête, puisque son plaisir est inséparable d'une mémoire de mort, de guillotine et de désenchantement. Par contraste avec Pauline, elle permet à Balzac de montrer deux destins féminins : l'un fondé sur le don de soi, l'autre sur la défense de soi. En ce sens, Aquilina éclaire la critique sociale de l'oeuvre : dans un monde où tout se paie, où les êtres sont consommés par les passions et les apparences, la beauté elle-même devient une stratégie de résistance.
Personnages qui partagent des traits de caractère avec Aquilina, à travers d'autres œuvres.