Martin est un savant rencontré par Candide à Surinam, après que celui-ci a été ruiné par la friponnerie du patron hollandais et qu'il a renoncé, au moins provisoirement, à ses espérances les plus simples. Présenté comme « un vieux savant » qui a beaucoup vu et beaucoup souffert, il devient l'un des compagnons essentiels du héros. Son rôle est celui d'un interlocuteur philosophique, mais aussi d'un témoin désabusé du monde, dont la parole pèse constamment sur la lecture des événements.
Martin n'est pas le protagoniste de l'œuvre, mais il est un personnage capital parce qu'il remplace, dans la seconde partie du récit, la figure de Pangloss comme partenaire de réflexion de Candide. Là où Pangloss soutient que tout est pour le mieux, Martin oppose une vision sombre, critique, et presque systématiquement déçue du monde. Il devient ainsi un adjuvant paradoxal : il accompagne Candide, le conseille, le contredit, et nourrit la progression intellectuelle du héros en mettant à l'épreuve son optimisme.
Son importance narrative tient aussi à sa fonction de contrepoint. Chaque fois que Candide espère, Martin rappelle les misères humaines, la méchanceté, l'injustice, la folie ou l'ennui. Il structure donc plusieurs grandes scènes de discussion, notamment sur le mal moral et le mal physique, sur l'Angleterre, sur les rois détrônés, sur le bonheur, et sur la nécessité de « cultiver notre jardin ». Il est un moteur du débat philosophique autant qu'un révélateur de la fragilité des certitudes de Candide.
La relation la plus importante est celle qui unit Martin à Candide. Leur dialogue est continu, souvent polémique, mais jamais rompu par la haine : Martin est un compagnon de route franc, direct, qui répond aux enthousiasmes de Candide par des objections méthodiques. Candide l'écoute, le consulte, le défend parfois, et finit par lui accorder une vraie estime intellectuelle. Leur lien repose sur la conversation, la confiance relative, et une forme d'amitié née du voyage et de la souffrance partagée.
Face à Pangloss, Martin occupe une position d'opposition nette. Candide compare parfois Martin à Pangloss, mais le texte montre que Martin s'écarte radicalement du système optimiste du philosophe. Il croise aussi d'autres figures qui confirment son regard sévère sur le monde : les rois détrônés à Venise, le derviche qui refuse de raisonner sur le mal, ou encore le bon Turc qui cultive ses vingt arpents. Avec ces personnages, Martin ne noue pas d'attachement passionnel; il sert plutôt d'aiguillon critique, en soulignant ce que leurs situations disent de la condition humaine.
Martin se définit d'abord par son lucide pessimisme. Il affirme avoir « tant vu et tant éprouvé » qu'il se dit manichéen, et observe le monde comme un lieu gouverné par la souffrance, l'envie, l'injustice et le désordre. Son discours est toujours mesuré, froid, parfois sec, mais il n'est pas gratuit : il naît d'une expérience accumulée des malheurs humains. Il paraît moins enclin que Candide à l'illusion, et moins dogmatique que Pangloss, puisqu'il ne prétend pas démontrer un système universel de manière triomphale.
Psychologiquement, il est stable, d'un sang-froid constant. Il observe, juge, compare, et doute; il ne s'émerveille presque jamais. Cette posture le rend à la fois clairvoyant et limité : il voit les abus, les vanités, les contradictions, mais il ne propose guère d'espérance positive. Sa grande force est la lucidité; sa faiblesse est l'absence de consolation. Il est ainsi le personnage du désenchantement, mais un désenchantement discipliné, qui ne sombre pas dans la colère : il dit le mal du monde avec calme, ce qui le rend d'autant plus convaincant.
Martin change peu au cours du récit. Il reste constamment fidèle à sa vision sombre de l'existence, depuis son arrivée dans le voyage de Candide jusqu'aux dernières scènes en Turquie. Ce qui évolue, en revanche, c'est sa fonction dans le regard de Candide : d'abord simple compagnon rencontré en route, il devient progressivement un interlocuteur indispensable, puis un témoin dont les remarques sont intégrées à la réflexion finale du héros. Sa stabilité donne du poids à sa parole, car il n'est jamais démenti par une conversion soudaine à l'optimisme.
Martin symbolise la lucidité douloureuse face au monde. À travers lui, l'œuvre montre qu'il existe une manière de penser fondée non sur les systèmes abstraits, mais sur l'expérience répétée des injustices, des violences et des contradictions humaines. Il révèle l'échec des grandes certitudes philosophiques autant que la difficulté de vivre sans illusions. En le faisant dialoguer avec Candide, le texte oppose deux réponses extrêmes au mal : l'optimisme aveugle et le pessimisme expérimenté. La leçon finale ne consiste pas à sacraliser Martin, mais à faire entendre que sa vérité partielle contribue à conduire vers une sagesse plus concrète, attentive au travail, à la mesure, et à l'action utile.