Théodore est un jeune homme de la campagne, lié au milieu rural normand, que Félicité rencontre d'abord à l'assemblée de Colleville. Il apparaît comme un prétendant séduisant en apparence, assez cossu pour impressionner, fumant sa pipe, sachant inviter à la danse, offrir des présents et parler avec assurance. Son entrée dans le récit est brève mais décisive, car il provoque chez Félicité son premier grand émoi amoureux.
Théodore joue un rôle essentiel dans le passé sentimental de Félicité. Il est le premier homme qu'elle aime, et cet amour marque durablement sa vie intérieure. Il n'a pas la place d'un protagoniste autonome, mais celle d'un agent décisif dans la formation affective et morale de l'héroïne : par lui, le récit fait apparaître la naïveté, la vulnérabilité et la puissance de dévouement de Félicité.
Dans l'intrigue, il agit comme un faux prometteur. Il suscite l'espoir du mariage, multiplie les serments, puis disparaît en épousant une autre femme. Sa fonction narrative repose donc sur la rupture : il transforme une inclination amoureuse en blessure durable. Il appartient ainsi aux figures masculines qui éclairent par contraste la constance et l'abnégation de Félicité.
La relation centrale de Théodore est celle qu'il entretient avec Félicité. Il l'approche lors de la danse, la courtise, lui parle de mariage et la rejoint ensuite à plusieurs rendez-vous. Il lui donne des signes concrets de faveur, puis laisse croire à un avenir commun avant de la trahir. Félicité, de son côté, s'attache à lui avec intensité, au point de prendre sa promesse au sérieux et de souffrir profondément de son abandon.
Théodore est également lié aux parents qui l'ont fait sortir de la menace de la conscription. Le texte précise que, pour se garantir de la conscription, il épouse une vieille femme très riche, Mme Lehoussais, de Toucques. Cette décision montre qu'il est pris dans des calculs familiaux et sociaux plus forts que ses engagements de cœur, ce qui le place dans une relation d'opportunisme avec son propre avenir.
Théodore se présente d'abord comme un séducteur habile et sûr de lui. Il sait attirer Félicité par des gestes concrets, des attentions et des paroles rassurantes. Son attitude tranquille, ses serments et ses propositions de mariage lui donnent l'apparence d'un homme sérieux, capable d'inspirer confiance. Mais cette assurance masque une grande instabilité morale.
Sa principale faiblesse est la lâcheté. Lorsqu'il confie qu'il craint d'être repris pour le service, cette peur gouverne tout son comportement et finit par le conduire au mensonge et à la rupture. Il se montre ainsi moins fidèle à sa parole qu'à son intérêt immédiat. Le texte laisse voir un homme dominé par la peur de servir, par l'arrangement social, et non par la constance affective.
Théodore n'évolue guère au fil de l'épisode qui le concerne : il passe de séducteur prometteur à homme qui se dérobe, puis disparaît de l'histoire de Félicité. Cette absence de développement psychologique accentue son rôle de figure éphémère, utile surtout pour produire un choc affectif. Sa stabilité, ou plutôt son inconstance constante, signifie qu'il est moins un individu approfondi qu'un révélateur de l'illusion amoureuse.
Théodore symbolise la fragilité des promesses humaines et la violence ordinaire des intérêts sociaux. En épousant une femme riche pour éviter la conscription, il montre comment les sentiments peuvent être subordonnés à la peur, à l'argent et aux contraintes du monde rural. À travers lui, le texte met en lumière l'écart entre l'idéal amoureux et la réalité sociale.
Il révèle aussi la naïveté de Félicité et la cruauté indirecte d'un univers où les plus modestes sont exposés aux tromperies. Théodore n'est pas un grand monstre, mais un homme ordinaire, ce qui rend sa trahison plus significative : elle appartient à la banalité du réel. Il participe ainsi à la peinture d'un monde où les illusions des humbles se brisent sur les calculs des autres.