Mme Aubain est la maîtresse de maison de Pont-l'Évêque, une bourgeoise veuve qui appartient à un milieu aisé mais sans éclat. Elle vit dans une demeure décrite avec précision, entourée des traces d'un luxe ancien et d'un confort devenu modeste. Son personnage apparaît dès l'incipit, à travers le regard collectif des bourgeoises de la ville qui envient sa servante Félicité, et elle s'impose aussitôt comme une figure centrale du récit domestique et social.
Dans l'économie du récit, Mme Aubain n'est pas la protagoniste principale, rôle occupé par Félicité, mais elle en est un personnage essentiel, car toute l'histoire se construit autour de son foyer, de sa maison, de ses enfants et de sa relation avec sa servante. Elle sert de point d'ancrage à l'action : c'est chez elle que Félicité entre, qu'elle travaille, souffre, s'attache, puis demeure jusqu'à la fin. La trajectoire de Mme Aubain structure ainsi une grande partie des événements du récit.
Elle a aussi une fonction de révélateur social et affectif. Sa présence fait apparaître les hiérarchies de classe, les habitudes bourgeoises, la gestion des biens, l'éducation des enfants, le rapport au deuil et à la religion. Son comportement, souvent réservé ou sévère, met en valeur le dévouement de Félicité, mais aussi la dureté ordinaire du monde où vivent les personnages.
Le lien le plus important de Mme Aubain est celui qui l'unit à Félicité. Elle l'emploie comme servante pendant des décennies, lui confie la cuisine, le ménage et l'entretien de la maison, et la traite avec une certaine distance. Pourtant, entre elles se noue peu à peu une relation de dépendance mutuelle et d'affection discrète, surtout après la mort de Virginie. Quand les deux femmes s'étreignent en retrouvant les vêtements de l'enfant, leur douleur devient commune, et cette scène marque une forme d'égalité affective rare dans leur vie.
Avec ses enfants, Paul et Virginie, Mme Aubain joue le rôle d'une mère soucieuse de leur avenir, mais plutôt contenue. Elle veille à leur éducation, choisit pour Virginie le pensionnat des Ursulines de Honfleur, s'inquiète de ses lettres, puis s'effondre à sa mort. Elle est aussi liée aux personnages secondaires du monde provincial, comme Bourais, Liébard, Lechaptois ou M. Poupart, qui gravitent autour de sa maison et de ses affaires, sans que ces relations prennent une tonalité intime comparable à celle qu'elle entretient avec Félicité.
Mme Aubain apparaît comme une femme de devoir, d'ordre et de retenue. Elle gère ses biens, reçoit les visites, surveille l'éducation de ses enfants, et supporte les épreuves avec une dignité souvent ferme. Le texte souligne sa réserve, sa maison bien tenue, ses habitudes réglées, son besoin de contrôle et sa manière de vivre dans un cadre social codé. Elle n'est pas décrite comme chaleureuse : ses façons sont d'une hauteur qui éloigne, et elle peut paraître peu aimable.
Mais derrière cette rigidité, elle montre aussi une sensibilité réelle, surtout dans les drames familiaux. La mort de Virginie la plonge dans un désespoir illimité, elle s'accuse, se révolte contre Dieu, rêve de la revoir, puis se laisse peu à peu épuiser par le chagrin. Sa relation à Félicité révèle également une capacité d'émotion, même si elle reste limitée et pudique. Mme Aubain n'est ni cruauté pure ni bonté éclatante : elle incarne plutôt une humanité bourgeoise contenue, marquée par la correction, la douleur rentrée et une certaine froideur de tempérament.
Mme Aubain change peu dans son fond, mais son parcours est rythmé par les coups du sort. Elle commence comme une veuve installée dans une vie ordonnée, et reste longtemps fidèle à ses habitudes, à sa maison, à ses responsabilités et à sa réserve. En revanche, les deuils successifs, surtout celui de Virginie, puis la perte de son rang matériel avec la vente progressive des biens et le dépouillement de la maison, la transforment en femme plus fragile, plus brisée. Son évolution est celle d'un affaiblissement moral et social, non d'une conversion intérieure.
Mme Aubain symbolise le monde bourgeois provincial dans ce qu'il a de stable, d'opulent par les apparences, mais aussi de fermé, de hiérarchisé et de vulnérable à la ruine intime. Sa maison, ses meubles, ses habitudes et son langage social dessinent une société dominée par l'ordre domestique, l'héritage, les convenances et le statut. Par contraste avec la simplicité sacrificielle de Félicité, elle fait ressortir la distance entre la respectabilité sociale et la richesse du cœur.
Le personnage permet aussi de montrer que la tendresse n'est pas absente des classes dominantes, mais qu'elle demeure souvent empêchée par les formes de la vie sociale. Mme Aubain incarne ainsi une condition humaine traversée par la perte, la dépendance, l'attachement et l'impuissance. À travers elle, le texte observe avec précision la dignité sans éclat d'une femme de son temps, prise dans les limites de son milieu et dans la fatalité des séparations.