Félicité est la servante de Mme Aubain, une domestique payée cent francs par an, chargée de la cuisine, du ménage et de nombreux travaux manuels. Présente dès l'incipit comme une figure de longue durée, elle traverse tout le récit et en devient le centre vivant : son existence humble, laborieuse et silencieuse structure l'œuvre, tandis que sa fidélité à sa maîtresse lui vaut l'admiration des bourgeoises de Pont-l'Évêque.
Félicité est la véritable protagoniste du récit. L'histoire suit son destin, depuis son enfance misérable jusqu'à sa mort, en passant par ses amours, ses chagrins, ses attachements et ses pertes. Le texte met ainsi au premier plan une servante ordinaire dont la vie, apparemment modeste, devient le lieu d'une grande intensité affective et spirituelle.
Son rôle narratif est aussi celui d'un relais entre les autres personnages et le lecteur : elle sert, écoute, observe, s'attache, console et protège. Elle n'agit pas comme une héroïne de l'action spectaculaire, mais comme une présence constante qui relie les épisodes entre eux, donne de l'épaisseur aux événements domestiques et transforme des faits ordinaires en expérience humaine majeure.
Le lien central est celui qui l'unit à Mme Aubain. Félicité lui demeure fidèle pendant des décennies, malgré le caractère peu agréable de sa maîtresse, et finit par lui vouer un dévouement presque religieux. Avec Paul et Virginie, elle développe un attachement maternel : elle les porte, les soigne, les accompagne, souffre de leurs absences et se confond intérieurement avec Virginie, surtout lors de la première communion.
Ses relations avec Théodore, puis avec Victor, montrent sa capacité à aimer profondément et à se tromper par confiance. Théodore lui inspire un premier amour vite brisé par la trahison, tandis que Victor devient un objet d'affection durable, presque filial, puis une source de douleur lors de sa mort. Elle est aussi en rapport avec M. Bourais, Liébard, le curé, le pharmacien, Fabu ou la mère Simon, dont elle croise les existences dans un réseau de sociabilité rurale et bourgeoise où elle apparaît souvent comme une figure d'aide, d'écoute ou de service.
Félicité se définit d'abord par la fidélité, la patience et l'endurance. Elle travaille sans relâche, se montre économe, prompte à la prière, soucieuse de propreté, et d'une régularité exemplaire. Son comportement révèle une bonté concrète : elle secourt les soldats, les malades, les Polonais, le père Colmiche, et s'occupe avec soin de ceux qu'elle aime.
Sur le plan psychologique, elle est simple, peu instruite, parfois bornée dans sa compréhension, mais son imagination affective est immense. Elle confond peu à peu les êtres aimés, les signes religieux et le perroquet Loulou dans une même ferveur. Son cœur est d'une grande tendresse, mais cette tendresse s'accompagne de naïveté, de dépendance, de douleurs muettes et d'une tendance à l'idolâtrie : elle transforme l'attachement en culte, et le réel en objet de vénération.
Félicité change moins dans ses actes que dans l'orientation de ses attachements. D'abord servante marquée par la pauvreté, le chagrin amoureux et l'obéissance, elle se construit progressivement une vie intérieure faite de piété, de dévouement et de substitutions affectives : Victor remplace en partie Théodore, Virginie devient une fille de cœur, puis Loulou vient condenser l'ensemble de ses élans. Avec l'âge, la surdité et l'isolement accentuent encore son retrait du monde, tandis que son imagination religieuse et affective s'intensifie.
Sa trajectoire est donc celle d'une continuité plus que d'une rupture. Elle reste la même par sa fidélité, mais cette fidélité se déplace et se concentre de plus en plus sur des objets de substitution, jusqu'au perroquet, qui devient pour elle un centre de consolation et de sens. Sa stabilité donne au personnage une grandeur discrète : elle persévère dans l'amour et le service jusqu'à l'épuisement, sans jamais perdre sa cohérence profonde.
Félicité symbolise la dignité obscure des vies modestes et la puissance des sentiments dans un monde socialement hiérarchisé. Par elle, le récit fait apparaître la condition servile, la vulnérabilité des femmes pauvres, la solitude affective et la possibilité d'une grandeur intérieure sans prestige. Elle révèle aussi combien la société bourgeoise qu'elle sert repose sur son travail invisible tout en la maintenant dans une position subalterne.
Le personnage éclaire enfin le projet de l'œuvre : montrer comment une existence apparemment insignifiante peut être traversée par une vraie profondeur humaine et spirituelle. Son rapport au perroquet, à la religion, à la mémoire et au deuil transforme l'ordinaire en expérience quasi sacrée. Félicité incarne ainsi à la fois la tendresse, l'illusion, la souffrance et la capacité de sacraliser le monde par amour.
Personnages qui partagent des traits de caractère avec Félicité, à travers d'autres œuvres.