Madame Josserand est une bourgeoise de la maison de la rue de Choiseul, épouse de M. Josserand et mère d'Hortense, Berthe, Léon, Saturnin et d'autres enfants mentionnés dans le récit. Elle appartient à ce milieu d'employés et de commerçants pour qui la respectabilité, l'argent et les alliances matrimoniales commandent toute la vie familiale. Sa première apparition la montre déjà dans la logique de son personnage : une femme de salon, de devoirs sociaux et de calculs, obsédée par les mariages de ses filles et par l'image que sa famille donne au quartier.
Elle joue un rôle moteur dans l'intrigue familiale. Véritable organisatrice des stratégies matrimoniales, elle pousse Berthe vers Auguste Vabre, surveille Hortense, multiplie les invitations et transforme chaque visite en opération de placement. Elle n'est pas seulement un personnage secondaire : elle structure de nombreux épisodes, fait circuler les nouvelles, orchestre les rencontres et donne à l'histoire son rythme de comédie sociale mêlée de drame bourgeois.
Son importance vient aussi de sa fonction d'opposante et de révélatrice. Elle met la pression sur son mari, sur ses filles, sur les Vabre et sur les Duveyrier, et ses exigences de dot, de convenance et de paraître font monter les conflits. Son énergie agressive, ses manœuvres et sa ténacité font d'elle l'un des grands ressorts de la crise familiale, puis des réconciliations intéressées qui rythment le texte.
Avec M. Josserand, la relation est celle d'un couple usé par les humiliations, la pauvreté et les reproches. Elle le méprise pour son manque d'initiative et son honnêteté impuissante, lui reproche de ne pas avoir su s'enrichir, le pousse à mentir et à promettre ce qu'il ne peut donner. Mais il reste aussi, à certains moments, un mari auquel elle est liée par une longue vie commune, un homme qu'elle attaque avec brutalité tout en attendant de lui une obéissance tacite.
Avec Berthe et Hortense, elle incarne à la fois la mère éducatrice et la maître-chanteuse morale. Elle les habille, les promène, les pousse à plaire, leur enseigne à séduire sans se compromettre, mais elle les traite aussi comme des produits à caser. Son affection se manifeste souvent sous forme de contrainte, de gifles, d'ordres et de leçons. Avec Berthe, la relation devient centrale : elle organise son mariage avec Auguste Vabre, puis exige de nouveau une dot et veut sauver l'honneur familial après l'adultère. Avec Hortense, elle partage une complicité plus rude, presque brutale, fondée sur l'acceptation cynique des règles du mariage. Avec Léon, elle rêve d'abord d'alliances avantageuses, puis le voit se détacher d'elle au profit de madame Dambreville.
Ses liens avec les Vabre et les Duveyrier sont dominés par l'intérêt. Elle cherche à tirer profit de l'oncle Bachelard, à obtenir les cinquante mille francs de dot, à faire valoir les promesses de la famille. Avec Auguste, elle négocie, ment, promet et marchande ; avec Valérie et Clotilde, elle échange des confidences de femmes du monde, mais ces échanges restent toujours dominés par le calcul et par la rivalité. Elle sait aussi se servir de l'abbé Mauduit, du docteur Juillerat ou de madame Dambreville comme intermédiaires lorsqu'il faut arranger les affaires des enfants.
Madame Josserand est d'abord une volonté. Elle possède une énergie autoritaire, une capacité à parler fort, à organiser, à forcer les autres à entrer dans son système de valeurs. Elle est obsédée par l'argent, non comme richesse abstraite, mais comme condition de la dignité sociale. Sa devise tient à une morale de façade : faire envie plutôt que pitié, tenir son rang, sauver les apparences. C'est une femme de calcul, de commerce social et de domination familiale.
Mais elle est aussi profondément contradictoire. Elle prêche la vertu tout en préparant les compromissions, défend l'honnêteté tout en inventant des mensonges et des assurances douteuses, condamne les hommes tout en utilisant leur puissance d'argent. Elle peut être touchante dans son dévouement maternel, dans sa fatigue, dans sa peur de l'avenir de ses filles ; pourtant, cette tendresse se déforme aussitôt en violence, en manipulation et en orgueil blessé. Son énergie cache une peur constante de la déchéance, de la gêne matérielle et du ridicule.
Madame Josserand change peu dans ses principes, mais son masque se fissure au fil de l'œuvre. D'abord meneuse de la vie sociale de la famille, elle devient progressivement l'héritière de ses propres méthodes : ses filles reproduisent ses leçons, son mari s'effondre sous son impérialisme, et les mariages qu'elle veut sauver finissent par se retourner contre elle. Elle continue pourtant à agir jusqu'au bout, avec une détermination intacte. Sa stabilité fait sa force narrative : elle demeure l'énergie bourgeoise du foyer, celle qui empêche la maison de s'endormir, même lorsque tout s'écroule.
Madame Josserand symbolise la bourgeoisie de l'apparence, de la dot et des convenances, telle que l'œuvre la met à nu. À travers elle, le texte montre comment l'éducation des filles, le mariage et la morale domestique deviennent des marchés. Elle révèle une société où l'amour est subordonné à l'argent, où la respectabilité couvre la misère et où les parents eux-mêmes préparent les compromissions qu'ils condamnent. Elle incarne ainsi la logique sociale dénoncée par l'auteur : un monde qui prétend défendre l'honneur, mais qui vit d'arrangements, de mensonges et de calculs.
Le personnage est aussi une étude de la violence ordinaire du foyer. Son autorité, loin d'être exceptionnelle, prolonge les mécanismes collectifs de la domination bourgeoise : elle éduque, impose, marchandise, humilie. En même temps, elle n'est jamais réduite à une simple caricature, car sa ténacité et son angoisse lui donnent une vérité humaine. Elle est à la fois ridicule et terrible, comique et tragique, et c'est précisément ce mélange qui fait d'elle une figure centrale du roman.