Berthe Josserand appartient à une famille bourgeoise parisienne dont l'obsession est l'argent, l'apparence et le mariage avantageux. Fille de M. et madame Josserand, soeur d'Hortense, d'Auguste et de Léon, elle est d'abord présentée comme une jeune fille à marier, puis comme une épouse récemment obtenue par Auguste Vabre, le fils d'un propriétaire de maison de nouveautés. Sa première apparition la montre encore dans l'attente mondaine, au milieu des sorties, des salons et des stratégies maternelles. Elle devient très vite un personnage central, parce que sa vie sentimentale, son mariage, puis son adultère déclenchent ou nourrissent une grande partie des conflits du roman.
Berthe est l'un des principaux foyers dramatiques de l'oeuvre. Elle n'est pas narratrice, mais son parcours organise de nombreuses scènes de tension autour du désir, du mariage, de la dot, de l'adultère et de la morale bourgeoise. D'abord objet de la campagne matrimoniale de sa mère, elle devient ensuite l'épouse d'Auguste Vabre, puis l'amante d'Octave Mouret. Par elle, le roman fait se rencontrer le commerce, la famille, l'escalier de l'immeuble et les salons mondains, tout en montrant comment une maison prétendument honorable est traversée par les passions et les intérêts.
Son importance vient aussi du fait qu'elle cristallise plusieurs logiques de l'intrigue. Elle est à la fois enjeu social, enjeu économique et enjeu affectif. Autour d'elle se nouent les rapports entre les Josserand, les Vabre, les Duveyrier, les Campardon, Marie Pichon, madame Hédouin, et même Saturnin, qui la protège avec une adoration jalouse. Sa présence fait avancer l'action en provoquant les scènes de ménage, les réconciliations intéressées, les négociations autour de la dot et, plus tard, le scandale final de la chambre de bonne.
La relation la plus structurante est celle qui l'unit à sa mère, madame Josserand. Cette dernière l'emploie comme une pièce maîtresse de ses calculs sociaux, la pousse dans le monde, la modèle, la corrige et la gifle. Berthe subit longtemps cette emprise, mais elle finit aussi par en reprendre le langage et les valeurs, notamment le culte de l'argent et le mépris de l'homme réduit à payer. Avec son père M. Josserand, la relation est plus tendre, plus douloureuse aussi : il la plaint, la console, travaille pour elle la nuit, et meurt presque symboliquement sous le poids de ses malheurs conjugaux. Avec Hortense, Berthe passe de la rivalité à la confidence, puis à une sorte de complicité de soeurs, surtout après les crises familiales.
Avec Auguste Vabre, son mari, la relation est celle d'un couple mal assorti. Il est prudent, méfiant, commerçant, attaché aux économies ; elle veut les toilettes, les sorties, l'argent disponible, les plaisirs et les apparences. Leur ménage se construit sur des reproches réciproques et sur une opposition croissante entre deux éducations. Avec Octave Mouret, Berthe devient une maîtresse : elle l'attire d'abord par son allure de Parisienne, puis le retient par des rendez-vous, des cadeaux et une ambiguïté constante entre désir et refus. Leur liaison est à la fois passionnelle et dégradée, jusqu'à la scène où le mari les surprend. Enfin, Saturnin nourrit pour elle un amour fou, protecteur et infantile, qui le pousse à surveiller, défendre et jalouser sa soeur.
Berthe est une jeune femme sensuelle, capricieuse, très marquée par l'éducation de sa mère. Elle aime la toilette, les robes riches, les châles, les bijoux, les cadeaux, les sorties, les plaisirs de Paris. Elle n'est pas présentée comme profondément tendre ou généreuse, mais comme vive, égoïste, pratique, souvent inconsciente de sa faute et de ses effets. Elle se laisse porter par l'instant, par les sollicitations, par le besoin de luxe, par la curiosité du plaisir. Son rapport à l'argent est central : elle en réclame, en veut, en prend, et juge les hommes à leur capacité de payer.
Elle possède pourtant une vraie énergie, une fierté et une faculté d'adaptation. Elle sait mentir, se couvrir, improviser, se réconcilier, calmer Auguste, rassurer son entourage. Sa morale n'est pas absente, mais elle est biaisée par la logique bourgeoise reçue chez les Josserand : elle considère qu'un mari doit nourrir, habiller, entretenir, et que l'on peut tout tolérer sauf la privation. Elle reste aussi très sensible à la honte, notamment dans les scènes d'exposition à la maison ou dans l'escalier, et cette pudeur sociale la trouble davantage que le vice lui-même. C'est un personnage contradictoire, à la fois frivole et blessé, calculateur et naïf, dominé et dominateur.
Berthe évolue d'une jeune fille à marier façonnée par sa mère à une épouse qui reproduit le modèle maternel dans son propre ménage. D'abord soumise, elle apprend peu à peu à utiliser les armes de madame Josserand : l'exigence, la revendication, le rapport de force, le goût de l'argent, le mensonge utile. Son mariage avec Auguste ne la stabilise pas ; il renforce au contraire ses désirs de consommation et de liberté. Puis son adultère avec Octave révèle une autre vérité : elle n'est pas seulement coquette ou ambitieuse, elle est aussi prise dans un système social où le mariage, la respectabilité et le désir sont sans cesse marchandés.
La crise de la nuit de fuite en chemise marque un tournant. Berthe est alors humiliée, rejetée, réduite à l'errance, puis recueillie. Après cette déchéance, elle revient dans la maison, mais son rôle change encore : elle devient davantage une femme désabusée, ramenée à l'ordre familial par les événements. Sa liaison avec Octave se refroidit, ses relations avec Auguste se reconfigurent, et elle finit par rentrer dans une vie conjugale tenue, sans que disparaissent ses exigences ni la dureté du milieu qui l'a produite. Son évolution n'est donc pas celle d'une rédemption, mais celle d'une adaptation aux violences de la famille bourgeoise.
Berthe symbolise la fabrication sociale d'une femme bourgeoise dans le monde décrit par le roman. Elle est le produit d'une éducation qui apprend aux filles à plaire, à calculer, à désirer l'argent et à considérer le mariage comme une conquête. En ce sens, elle révèle la violence cachée d'un ordre familial qui prétend être moral tout en organisant la spéculation sentimentale. Par elle, le roman montre que la vertu affichée, la pudeur et la convenance peuvent masquer des appétits très matériels, et que la maison dite honnête repose sur des arrangements, des silences et des hypocrisies.
Le personnage éclaire aussi le projet naturaliste de l'auteur : Berthe n'est pas une héroïne isolée, mais un être façonné par son milieu, ses modèles féminins, la pression économique et la promiscuité parisienne. Elle rend visibles les mécanismes de reproduction des comportements, des désirs et des conflits. À travers elle, l'oeuvre critique une société où le mariage devient une transaction, où les femmes sont préparées à séduire puis à exiger, et où l'amour lui-même est contaminé par le commerce. Berthe est ainsi à la fois victime et relais du système qui la détermine.