M. Homais est le pharmacien d'Yonville, installé face au Lion d'or, dans une boutique abondamment signalée par des inscriptions, des bocaux colorés et le mot Homais, pharmacien. Il apparaît dans la vie d'Emma et de Charles comme une figure très vite incontournable du bourg : homme public, causeur, voisin, conseiller, lecteur de journaux, il occupe sans cesse l'espace social. Dès son entrée dans le texte, sa silhouette, son bonnet grec et son débit intarissable le rendent immédiatement reconnaissable comme l'un des personnages les plus saillants du roman.
Sa présence dépasse largement celle d'un simple personnage secondaire. Parce qu'il fréquente la maison Bovary, commente tout, intervient dans les affaires du village et finit même par peser sur les décisions des autres, il devient un centre de circulation de paroles et d'influences. Il représente à la fois la vie bourgeoise provinciale, la foi dans le progrès et le bavardage satisfait de soi qui traverse toute l'œuvre.
Dans la construction du roman, M. Homais joue un rôle d'adjuvant apparent et d'opposant réel. Il aide Charles à s'installer, le soutient dans ses projets, le pousse même à certaines initiatives, comme l'opération d'Hippolyte, mais ce soutien se révèle souvent dangereux, intéressé ou vaniteux. Par son activité constante, il relance des épisodes entiers de l'intrigue, fournit des prétextes de rencontres, alimente les conversations et contribue aux malheurs du ménage Bovary par ses conseils, ses suggestions et sa capacité à transformer tout en affaire publique.
Il est aussi un moteur du regard satirique du roman. Par sa parole abondante, ses opinions sur tout, ses articles dans le Fanal de Rouen, ses ambitions de notabilité et sa posture de défenseur du progrès, il permet à l'auteur de ridiculiser la suffisance bourgeoise, le faux savoir et la médiocrité triomphante. Son poids narratif est donc considérable : il n'est pas le héros de l'histoire, mais il en est l'un des agents les plus actifs, et son énergie verbale accompagne plusieurs des grands basculements du récit.
Avec Charles Bovary, Homais entretient une relation d'abord amicale, presque fraternelle, fondée sur la fréquentation quotidienne et sur une estime que Charles lui accorde avec naïveté. Il se montre utile, rassurant, toujours prêt à parler de médecine, de politique ou de la vie locale. Mais cette proximité cache une hiérarchie morale : Homais domine Charles par son assurance, le conseille, l'oriente, et finit par l'enfermer dans des choix désastreux, notamment lorsqu'il soutient l'opération d'Hippolyte et ses propres manœuvres de réputation.
Avec Emma, la relation est plus ambivalente. Il lui rend des services, l'introduit dans certaines sociabilités, lui fournit des lectures, l'écoute, la conseille, et se montre souvent sensible à ses inquiétudes. Pourtant il ne comprend pas sa détresse profonde et la réduit volontiers à des questions de nerfs, de santé, d'ordre domestique ou de morale. Il est également en rivalité constante avec le curé Bournisien, dont il attaque les croyances avec agressivité. Cette opposition entre le pharmacien et l'ecclésiastique structure plusieurs scènes de dialogue et sert de duel idéologique dans le roman.
Homais entretient enfin des liens d'intérêt avec Léon, puis avec Rodolphe, qu'il côtoie dans les mondanités d'Yonville ou lors des comices. Avec Léon, il se montre protecteur, bavard, complice même, tout en demeurant indiscret. Avec Rodolphe, il ne voit pas d'abord la réalité du danger, mais il gravite autour de lui avec la même curiosité satisfaite. Sa femme, Mme Homais, et ses enfants, Napoléon, Athalie, Irma et Franklin, composent autour de lui un foyer qu'il domine, tandis que Justin, son élève, subit son autorité et ses colères. Ses relations sont donc presque toujours asymétriques, marquées par la volonté de diriger, de commenter et de paraître.
M. Homais est un homme de confiance en soi presque illimitée. Il parle beaucoup, explique tout, cite volontiers la science, la morale, la politique et le journal, et se donne l'allure d'un esprit moderne. Il est laborieux, méthodique, persévérant, soucieux de ses affaires, mais aussi vaniteux, opportuniste et profondément satisfait de lui-même. Il aime avoir raison, être entendu, être remarqué, et son besoin de visibilité le pousse à occuper sans relâche la scène sociale du village.
Son caractère est traversé de contradictions. Il se proclame rationnel, progressiste, ennemi des prêtres et des préjugés, mais il est obsédé par les honneurs, la reconnaissance officielle et la croix d'honneur. Il se dit désintéressé, mais il calcule, manœuvre, exploite les situations et finit par gagner de l'argent ou de l'influence dans presque toutes les affaires. Il prétend défendre la science, mais son savoir est souvent mécanique, simplificateur, ridicule, et il transforme l'intelligence en discours. Son orgueil, son matérialisme et son besoin de se donner une importance sociale forment le cœur de sa personnalité.
M. Homais change peu dans son essence. Il se modifie surtout dans sa situation extérieure : il passe du simple pharmacien de bourg à une figure de plus en plus puissante, jusqu'à obtenir la croix d'honneur à la fin du roman. Son influence grandit, sa réputation s'étend, sa voix devient plus sûre, son réseau plus large, mais sa nature reste la même : bavarde, ambitieuse, utilitaire, vaniteuse. Cette stabilité le rend d'autant plus emblématique, car il n'est pas un être en crise comme Emma, mais une force de persistance sociale.
Ce qui évolue, c'est donc moins son intériorité que son succès. Alors que les Bovary s'effondrent, lui s'installe, se renforce et prospère. Son parcours donne l'image d'une réussite bourgeoise sans grandeur, fondée sur l'adaptation, l'opportunisme et l'art de se rendre indispensable. Sa permanence signifie qu'il représente moins une destinée personnelle qu'un type social, presque une fonction du monde provincial.
M. Homais symbolise la bourgeoisie triomphante, persuadée de servir la science, le progrès et l'ordre, mais en réalité gouvernée par l'intérêt, la vanité et la mise en scène de soi. Il incarne un monde où le discours remplace la pensée, où la modernité devient formule, et où la réussite sociale se confond avec la domination du bavardage et de l'apparence. Par lui, le roman critique moins la science elle-même que sa version provinciale, utilitaire, auto-célébratrice.
Il révèle aussi la façon dont la société favorise les êtres les plus adaptables, les plus bruyants et les plus conformes aux attentes du milieu. À côté d'Emma, qui brûle d'aspirations impossibles, Homais réussit parce qu'il reste du côté du réel social, du commerce, des mots utiles et des alliances convenables. Il est ainsi une figure profondément ironique : celui qui parle au nom de la raison est aussi l'un des plus aveugles, et celui qui se croit éclairé contribue, par son positivisme vide, à la médiocrité du monde que le roman met en procès.
Personnages qui partagent des traits de caractère avec M. Homais, à travers d'autres œuvres.