M. Lheureux est le marchand d'étoffes d'Yonville, un boutiquier habile, déjà introduit dans le petit monde provincial au moment où Emma s'installe dans le bourg. Sa première venue chez les Bovary le montre comme un commerçant poli, insinuant et toujours prêt à se rendre utile. Il occupe d'emblée une place importante dans l'oeuvre, car il devient l'un des agents essentiels de la chute matérielle d'Emma et de Charles.
Dans l'économie du récit, M. Lheureux remplit surtout une fonction d'opposant et de corrupteur. Il ne combat pas Emma par la violence, mais par l'endettement, la séduction commerciale et l'art de la dépendance progressive. Par ses avances, ses ventes à crédit, ses billets, ses renouvellements et ses manœuvres financières, il enferme les Bovary dans un piège dont ils ne sortiront plus.
Son poids narratif est considérable, parce qu'il transforme les désirs d'Emma en réalité achetée, puis en catastrophe. Il accompagne les fantasmes de luxe de l'héroïne, leur donne une forme concrète, et se fait ainsi l'instrument du drame final. Il ne tient pas le premier rôle, mais il agit comme une force déterminante de l'intrigue, au même titre que les passions adultères et les illusions sociales.
Avec Emma Bovary, M. Lheureux entretient une relation fondée sur la tentation et la manipulation. Il comprend immédiatement ses goûts, ses envies de distinction et son attirance pour les objets élégants. Il lui fournit des écharpes, des rideaux, un tapis, des articles de toilette, des facilités de paiement, puis finit par réclamer l'argent avec une efficacité implacable. Emma croit souvent pouvoir user de lui, mais c'est lui qui la tient et l'enferme.
Avec Charles Bovary, il joue au contraire le rôle du fournisseur complaisant, presque amical, tout en exploitant la naïveté du médecin. Il sait gagner sa confiance, le rassurer, l'entraîner vers des engagements qu'il ne comprend pas toujours. Ses rapports avec la famille Bovary sont donc ambivalents : il se présente comme un homme serviable, mais devient progressivement l'un des principaux adversaires de leur équilibre domestique.
Il est aussi lié à d'autres figures d'Yonville, notamment à Vinçart, l'ami banquier qui escompte les billets, et à Rodolphe, à qui il vend des objets offerts par Emma. Sa présence circule dans tout le réseau des échanges du roman. Il connaît les gens, les dettes, les biens, les hypothèques, et il relie entre elles toutes les économies du village.
M. Lheureux est d'abord un homme de calcul. Il observe, évalue, anticipe, et sait tirer profit des faiblesses d'autrui. Sa politesse est constante, sa parole douce, son attitude humble; mais cette façade cache une intelligence commerciale redoutable et une absence totale de scrupule. Il ne donne jamais gratuitement, même lorsqu'il semble rendre service.
Son trait dominant est l'opportunisme. Il comprend très vite qu'Emma est sensible au luxe, à la mode, à l'apparence, et il adapte son commerce à ce désir. Il est patient, persévérant, insinuant, presque invisible dans sa brutalité. Il avance pas à pas, laisse mûrir la dépendance, puis réclame. Son habileté tient à sa capacité d'exploiter les illusions d'autrui sans jamais se mettre en première ligne.
Le texte lui prête aussi une forme de duplicité sociale. Il se dit serviable, se montre bonhomme, parle de confiance, de délai, d'arrangement; pourtant il agit avec dureté lorsqu'il faut faire payer. Sa psychologie est celle d'un homme sans profondeur morale apparente, entièrement tourné vers l'intérêt, mais assez lucide pour savoir qu'il faut envelopper l'appât du gain dans des manières aimables.
M. Lheureux évolue peu dans son fond, car il reste de bout en bout le commerçant calculateurs et persévérant qu'il est dès sa première apparition. En revanche, son rôle dans l'action s'amplifie progressivement : d'abord simple marchand disponible, il devient fournisseur attitré, créancier, relais des billets, puis acteur décisif de la saisie. Sa stabilité même est significative, car elle fait de lui une force régulière, froide et méthodique, opposée aux emportements d'Emma.
M. Lheureux symbolise la puissance corruptrice de l'argent et du commerce dans la société provinciale. Il incarne un monde où tout peut s'acheter, se revendre, se créditer, se différer, jusqu'à l'effondrement final. À travers lui, le roman dénonce moins un individu exceptionnel qu'un système : celui des besoins fabriqués, de la consommation mimée, du désir confondu avec le crédit.
Il révèle aussi l'une des idées centrales de l'oeuvre : les rêves romantiques d'Emma ne sont pas seulement détruits par la médiocrité du réel, mais aussi par les mécanismes très concrets de la société bourgeoise. M. Lheureux fait le lien entre l'idéal et la dette, entre le fantasme et la saisie. Il est ainsi le visage prosaïque d'une tragédie moderne, où le sentiment se perd dans les factures.