Léon Dupuis est un jeune clerc de notaire installé à Yonville, puis plus tard à Rouen, où il poursuit ses études de droit. Il apparaît d'abord comme un habitué discret du Lion d'or, observateur plus que personnage d'action, avant de devenir une figure centrale de la vie sentimentale d'Emma Bovary. Son rôle reste longtemps secondaire en apparence, mais il prend progressivement une importance décisive dans l'intrigue, puisqu'il incarne l'un des grands objets de désir d'Emma et l'une des voies de son illusion romantique.
Dans la construction du roman, Léon occupe une place d'adjuvant amoureux puis d'amant, en contraste avec Charles Bovary et avec Rodolphe. Il sert à révéler la sensibilité d'Emma, ses attentes romanesques et sa faim d'absolu. Sa présence fait avancer l'action en transformant une sympathie vague en passion, puis en relation adultère, d'abord à Yonville, ensuite à Rouen. Il n'est pas un simple figurant : il participe directement à l'évolution des désirs d'Emma et à l'aggravation de sa situation morale et matérielle.
Son poids narratif tient aussi à sa fonction de miroir. Avec lui, l'auteur montre une autre forme de faiblesse masculine : non la brutalité ou la vanité, comme chez Rodolphe, mais l'indécision, la timidité et le besoin d'idéal. Léon accompagne les moments où Emma se projette hors de sa vie quotidienne. Il est donc à la fois acteur du drame et symptôme des illusions qui l'alimentent.
La relation essentielle de Léon est celle qu'il entretient avec Emma Bovary. Leur première proximité naît d'une communauté de goûts et de rêverie : lectures, musique, goût de Paris, ennui provincial. À Yonville, leurs conversations, les visites de Léon chez les Bovary, puis les rencontres à Rouen, transforment ce lien en passion amoureuse. Emma projette sur lui ses rêves d'amour, tandis que Léon se laisse séduire par son exaltation, avant de devenir lui-même amant et partenaire d'une relation de plus en plus passionnelle et coûteuse.
Léon est aussi en relation avec Charles Bovary, qu'il côtoie d'abord comme ami de maison et que celui-ci admire presque naïvement. Cette proximité accentue la dimension scandaleuse de l'adultère quand l'amour entre Léon et Emma se réalise. Avec Homais, Léon partage des dîners, des lectures, une sociabilité de province, mais la relation reste marquée par l'influence envahissante du pharmacien, qui bavarde, conseille, organise et finit même par entraver le tête-à-tête des amants. À Rouen, enfin, Léon apparaît isolé dans sa chambre et dans sa vie de clerc, puis entièrement absorbé par la passion qu'il partage avec Emma.
Léon est présenté comme timide, réservé, sensible et porté à la rêverie. Il aime les livres, la musique, les émotions nobles, les paysages et les idées de grandeur sentimentale. Il a quelque chose de doux et de poli, et le texte insiste sur ses "manières comme il faut" et sur son goût pour les formes de vie raffinées. Il se distingue des bourgeois ordinaires par son désir de littérature, de beauté et de distinction, ce qui le rend immédiatement sensible au charme d'Emma.
Mais cette sensibilité est traversée de faiblesses. Léon manque d'énergie, hésite, recule, se laisse conduire par les circonstances et par les volontés d'Emma. Il est moins héroïque qu'il ne l'imagine parfois. À Rouen, il devient plus assuré, mais sans perdre sa passivité profonde : il aime, il écrit, il attend, il rêve, il se laisse séduire par l'intensité d'Emma et finit par se lasser. Sa conduite révèle une contradiction constante entre aspiration à l'idéal et complaisance dans la facilité.
Léon évolue d'un jeune homme timide et romantique à un amant plus affirmé, puis à un homme progressivement désenchanté. À Yonville, il rêve encore d'absolu sans oser agir; à Rouen, il ose davantage, organise les rendez-vous, fréquente Emma avec régularité, mais l'habitude, la répétition et la fatigue finissent par user son désir. Il passe de l'élan sentimental à une forme de lassitude, ce qui le rapproche d'Emma elle-même, chez qui le rêve se dégrade en insatisfaction.
Cette évolution n'est pas celle d'un héros qui s'accomplit, mais d'un personnage qui s'use. Léon apprend moins qu'il ne se banalise : il devient plus mondain, plus convenable, plus installé, et la passion qu'il partage avec Emma se vide peu à peu de sa nouveauté. Sa trajectoire souligne l'écart entre les promesses de la rêverie et la réalité prosaïque des relations humaines.
Léon symbolise l'un des versants les plus séduisants et les plus insuffisants du romantisme bourgeois. Il incarne les rêves de littérature, de musique, de Paris, de passion, mais ces rêves restent fragiles, dépendants du désir et de l'ennui. À travers lui, le roman montre que l'aspiration à l'idéal peut se défaire en complaisance sentimentale, puis en routine adultère. Il n'est pas un sauveur pour Emma, mais l'un des produits du même mal : la confusion entre intensité rêvée et vérité vécue.
Le personnage révèle aussi la critique flaubertienne des illusions romanesques et de la médiocrité sociale. Léon veut être ailleurs, vivre plus haut, aimer plus fort; pourtant il demeure prisonnier des habitudes, des convenances et des facilités. Son incapacité à transformer l'élan en destin fait de lui une figure typique du désenchantement moderne. Il illustre, comme Emma, une humanité qui désire l'absolu sans pouvoir s'arracher à la banalité du réel.