M. Henderson est le père de Gladys et le futur beau-père redouté par le narrateur, Édouard D. Malone. Il apparaît d'emblée comme un homme socialement installé, cultivé à sa manière, mais surtout d'une insupportable indiscrétion : son grand sujet de conversation est le bimétallisme, dont il se croit l'autorité locale. Dans le premier mouvement du récit, il occupe donc une place secondaire mais décisive, car sa présence retarde et encadre l'entretien amoureux entre Malone et Gladys, faisant de lui un obstacle comique à la déclaration.
Dans l'économie du récit, M. Henderson n'est ni un protagoniste ni un véritable antagoniste, mais un figurant important du premier chapitre, un agent de gêne qui contribue à mettre en scène la timidité, l'impatience et la tension sentimentale du narrateur. Son bavardage interminable sur la monnaie, les dettes et l'économie fournit un contrepoint satirique à l'émotion de Malone et crée un contraste entre le prosaïque et le romanesque.
Sa fonction est aussi de déclencher indirectement le basculement du héros vers l'aventure. En s'éloignant enfin pour aller à une réunion maçonnique, il libère le face-à-face avec Gladys, moment décisif qui pousse Malone à vouloir se rendre digne d'elle par l'action. Ainsi, même s'il reste périphérique, M. Henderson joue un rôle de déclencheur narratif : son départ ouvre la voie à la future expédition et à l'illusion héroïque du narrateur.
La relation la plus visible est celle qu'il entretient avec Gladys, sa fille, qu'il semble considérer comme une interlocutrice captive de ses propres idées. Rien n'indique une tendresse explicitement montrée dans cet extrait, mais sa position paternelle encadre strictement la scène et place Gladys dans une dépendance familiale qui limite la liberté de l'échange amoureux avec Malone. Il apparaît surtout comme le représentant d'un monde domestique, sérieux et un peu étouffant, opposé au désir du narrateur.
Face à Édouard D. Malone, M. Henderson est un obstacle social et psychologique plus qu'un adversaire direct. Le narrateur le juge avec ironie, l'assimile à un « cacatoès » et se méfie de son absence de tact; pourtant, il le subit avec politesse. Il n'y a pas de conflit ouvert entre eux, mais une incompatibilité de tempéraments : d'un côté un bavard sûr de lui, de l'autre un jeune homme nerveux qui attend son heure. Avec Gladys, enfin, M. Henderson semble partager un espace de conversation technique et familiale où la place du sentiment est quasi absente.
M. Henderson est d'abord défini par sa maladresse sociale. Le narrateur le présente comme « l'être le plus dépourvu de tact » qu'il ait jamais rencontré, et cette incapacité à sentir la gêne d'autrui devient son trait dominant. Il est aussi bavard, occupé de sujets abstraits et austères, persuadé de son importance intellectuelle, mais sans réelle finesse. Son intérêt pour le bimétallisme le montre absorbé par une passion spécialisée, presque monomaniaque, qui le rend ridicule aux yeux du narrateur.
Il n'est pourtant pas dépeint comme malveillant. Le texte insiste sur le fait que c'est « un excellent homme », mais replié sur son « niais personnage ». Cette formule le rend à la fois assez inoffensif et profondément agaçant. Sa faiblesse tient moins à la cruauté qu'à l'aveuglement : il ne perçoit ni le trouble amoureux de Malone ni l'effet de ses discours. Il incarne ainsi une forme de bonhomie sociale sans délicatesse, un homme de bonne volonté incapable d'adapter sa parole aux émotions des autres.
M. Henderson ne connaît pas d'évolution notable dans l'extrait. Il entre comme une présence fixe, définie en quelques traits satiriques, et ressort presque aussitôt de la scène après avoir rempli sa fonction de gêneur. Sa stabilité est significative : il n'est pas appelé à se transformer, mais à servir de repoussoir comique. En cela, il ressemble à un personnage fonctionnel plutôt qu'à une figure dramatique complexe.
Son immutabilité souligne surtout la vivacité de l'opposition entre deux mondes : le monde fermé, raisonnable et un peu ridicule de la conversation bourgeoise, et le monde de l'aventure, du risque et de la passion auquel Malone aspire. Henderson demeure inchangé parce qu'il représente précisément ce que le héros veut quitter : la parole stérile, la sociabilité pesante et l'horizon limité du quotidien.
M. Henderson symbolise une satire de la respectabilité masculine et des faux savoirs dont le roman se moque volontiers. Par sa manie du bimétallisme, par son assurance sans élégance, il incarne un esprit sérieux qui s'ignore comique. À travers lui, le texte se plaît à opposer la vérité des affects et de l'action à la sécheresse des discours spécialisés. Le personnage révèle aussi combien la société ordinaire peut paraître étouffante à un jeune narrateur en quête de grandeur.
Plus largement, M. Henderson sert à préparer le projet romanesque de l'œuvre : rompre avec la banalité pour entrer dans l'extraordinaire. Il est un obstacle minuscule, mais significatif, sur le chemin qui mène Malone du salon familial vers l'aventure scientifique. En ce sens, il participe à la mise en place d'un univers où l'ennui, le sérieux et la parole vide sont bientôt dépassés par l'inconnu, le danger et l'héroïsme.