Édouard D. Malone est le narrateur principal du Monde perdu : jeune reporter irlandais à la Daily Gazette, il raconte à la première personne l'itinéraire qui le mène de Londres à l'Amazone puis sur le plateau de la Terre de Maple White. Dès son apparition, il se définit comme un homme encore jeune, plein d'élan, de curiosité et de besoin d'épreuve, mais aussi comme un journaliste soucieux de rapporter du "bon copie". Son regard structure presque tout le récit, car c'est par lui que le lecteur découvre Challenger, Roxton, Summerlee, puis l'univers extraordinaire du monde perdu.
Malone joue d'abord le rôle de protagoniste et de témoin privilégié. Il sert de relais entre l'aventure scientifique, l'aventure sportive et l'aventure journalistique, et son ambition de trouver un sujet digne de sa carrière déclenche l'enchaînement des événements. Sa première impulsion vient de Gladys, dont il veut mériter l'estime par un acte héroïque ; mais il devient vite l'intermédiaire indispensable entre Challenger, l'Institut Zoologique, la presse et le lecteur. Sans lui, le récit n'aurait ni sa cohérence ni sa coloration émotionnelle.
Son importance tient aussi à sa fonction de médiateur. Il observe, traduit, raconte, s'étonne, s'enthousiasme, et sa relative inexpérience fait ressortir la grandeur de Challenger, la prudence de Summerlee et l'énergie de lord John Roxton. Il n'est ni l'égal scientifique de Challenger, ni le chef d'action qu'est Roxton, ni le sceptique robuste qu'est Summerlee, mais il devient le point de jonction entre eux. Par son regard, les faits extraordinaires prennent forme, et par sa plume ils deviennent partageables.
La relation la plus structurante est celle qu'il entretient avec Gladys Henderson. Malone l'aime profondément, mais son amour est blessé dès l'origine par le décalage entre ses attentes et les siennes : elle lui demande une preuve d'héroïsme, il cherche à devenir digne d'elle, puis il découvre qu'elle a épousé William Potts. Gladys est donc à la fois moteur initial de son action et source d'une désillusion finale. Leur lien révèle chez Malone une sensibilité très vive, capable de nourrir l'élan et l'amertume.
Avec Mc Ardle, Tarp Henry, lord John Roxton, Challenger et Summerlee, Malone occupe une position mouvante d'admiration, d'amitié et d'apprentissage. Mc Ardle lui confie la mission d'interviewer Challenger, puis soutient son rôle de reporter. Tarp Henry l'aide à comprendre, ou à douter, ce que dit Challenger. Lord John Roxton devient pour lui un modèle de courage, d'expérience et de sang-froid. Challenger l'impressionne par sa violence, son orgueil et sa puissance intellectuelle, mais Malone lui devient progressivement fidèle. Summerlee enfin incarne pour lui une autorité scientifique critique, d'abord distante, puis complice. Dans tous les cas, Malone se construit dans le regard des autres autant qu'il les observe.
Malone est d'abord un jeune homme ardent, impressionnable et ambitieux. Il veut sortir du banal, éprouver sa valeur et gagner une forme de reconnaissance sociale et amoureuse. Sa vocation de reporter n'est pas seulement professionnelle : elle nourrit chez lui le désir de vivre des événements extraordinaires et d'en être le témoin privilégié. Il possède une vraie loyauté et une franchise qui le rendent attachant; lorsqu'il donne sa parole, il cherche sincèrement à la tenir. Il est aussi capable d'admiration, de générosité et d'une certaine pudeur affective.
Mais il est également gouverné par l'orgueil et par la peur du ridicule. Il le reconnaît lui-même : il n'a pas toujours le courage, mais il a peur de paraître lâche. Cette contradiction le pousse à agir parfois au-dessus de ses forces, comme lorsqu'il part seul de nuit sur le plateau. Il est donc à la fois courageux et vulnérable, enthousiaste et inquiet, sentimental et ironique. Son imagination irlandaise, sa sensibilité, son besoin d'être admiré font de lui un personnage profondément humain, dont les faiblesses ne diminuent pas la valeur, mais la rendent plus crédible.
Au fil de l'œuvre, Malone passe d'un jeune reporter en quête d'aventure à un homme éprouvé par l'extraordinaire. Il commence par vouloir une "raison de vivre" et une chance de s'illustrer; il finit par avoir traversé les dangers du plateau, assisté à des découvertes prodigieuses, vécu une rupture amoureuse et participé à une entreprise que le monde entier saluera. Son évolution est moins celle d'un changement moral radical que celle d'un approfondissement : il gagne en expérience, en endurance et en maturité, sans cesser d'être sensible, enthousiaste et attaché à l'aventure.
Édouard D. Malone symbolise la médiation entre le récit d'aventure et le regard moderne de la presse. En lui, l'œuvre unit le journalisme, la romance et l'exploration scientifique. Il représente aussi l'homme ordinaire transporté dans l'extraordinaire : ni savant, ni héros légendaire, il devient pourtant le dépositaire de l'expérience et le garant du témoignage. À travers lui, le roman montre que la découverte du monde n'est pas seulement affaire de science ou de force, mais aussi de sensibilité, de récit et de capacité à croire ce que l'on voit.
Il révèle enfin une idée centrale de l'œuvre : l'héroïsme n'est pas réservé à une élite fermée. Malone, malgré ses hésitations, sa vanité et ses faiblesses, finit par agir, observer et transmettre. Il incarne ainsi une humanité intermédiaire, imparfaite mais disponible au prodige. Par son regard, l'auteur interroge le besoin de preuves, la fabrique du merveilleux et la puissance de l'expérience vécue face au scepticisme du monde civilisé.