Camille Dalleray, souvent désignée par les autres personnages comme « la Dame en blanc », est une femme adulte rencontrée par Philippe sur la côte, dans le domaine de Ker-Anna. Le texte la présente comme une femme élégante, calme, sûre d'elle, vêtue de blanc, au visage rehaussé de rouge et de bistre, qui vit dans une maison raffinée, avec un salon fermé, des parfums, des tentures et des objets précieux. Sa première apparition survient comme une rencontre fortuite au chemin du goémon, puis elle devient peu à peu une présence décisive dans l'expérience affective et sensuelle du jeune garçon.
Sa fonction dépasse celle d'un simple personnage secondaire pittoresque : elle incarne une entrée brutale de Philippe dans un monde adulte, ambigu et fascinant, où le désir, la politesse, la domination et le secret se mêlent. Par son apparition, elle rompt l'équilibre fragile du duo formé par Philippe et Vinca, et impose dans l'intrigue une autre forme d'attachement, plus trouble, plus secrète et plus dangereuse.
Camille Dalleray joue un rôle majeur dans la construction dramatique du récit, car elle introduit une seconde ligne de tension qui vient concurrencer l'amour adolescent entre Philippe et Vinca. Elle est à la fois adjuvante et opposante : adjuvante, parce qu'elle éveille Philippe à des sensations nouvelles, à la conscience de son corps, au luxe, aux parfums, à une sensualité inconnue ; opposante, parce que cette initiation menace la fidélité simple et totale que Philippe croit devoir à Vinca. Elle devient ainsi une figure de bascule, celle qui fait passer Philippe d'une innocence relative à une expérience plus complexe de lui-même.
Son poids dans l'intrigue tient aussi au fait qu'elle est entourée de mystère. Elle est nommée par des formules qui la dépersonnalisent et la magnifient à la fois - « Dame en blanc », « Elle », parfois « maître » dans le fantasme de Philippe - et son influence se prolonge en rêve, en culpabilité, en obsession. Même lorsqu'elle disparaît, elle continue d'agir sur la perception de Philippe, sur sa relation à Vinca, et sur sa manière d'interpréter le temps, l'attente et le passage à l'âge adulte.
La relation la plus importante est celle qu'elle entretient avec Philippe Audebert. Entre eux, il n'y a pas un amour déclaré et stable, mais une sorte de jeu de séduction, de tension hiérarchique et de fascination réciproque. Camille le reçoit, le questionne, le met à l'épreuve, lui offre de l'orangeade, puis l'isole dans une intimité feutrée où le moindre geste prend une valeur initiatique. Elle le traite tantôt avec douceur, tantôt avec une fermeté presque autoritaire, et Philippe oscille entre fierté, trouble, soumission et désir de paraître digne d'elle.
Face à Vinca, Camille Dalleray devient une rivale indirecte mais très puissante. Vinca devine, enquête, jalouse, se compare à cette femme dont elle pressent l'influence sans tout connaître. Camille n'affronte presque jamais Vinca frontalement, mais sa présence travaille la relation des deux adolescents de l'intérieur. Elle est aussi perçue par les parents, surtout de façon diffuse, comme une invitée ou une connaissance mondaine, sans qu'ils mesurent totalement l'importance de son lien avec Philippe. Ainsi, elle agit à plusieurs niveaux : intime avec Philippe, menaçante pour Vinca, opaque pour les adultes.
Camille Dalleray apparaît comme une femme intelligente, maîtrisée, volontaire et profondément lucide. Elle parle peu, mais ses paroles sont choisies, parfois ironiques, souvent décisives. Elle observe Philippe avec une précision presque clinique et comprend très vite ce qu'elle provoque chez lui. Elle n'est ni naïve ni sentimentale : elle sait conduire une situation, maintenir une distance, imposer son rythme, et elle supporte parfaitement le silence, l'attente et l'incertitude. Son calme donne à son désir une force particulière, d'autant qu'il ne s'exprime jamais de façon brusque ou grossière.
Mais cette maîtrise masque aussi une vulnérabilité. Elle cherche à savoir si Philippe vient à elle par inclination ou par souci de plaire, et elle n'aime que les « mendiants et les affamés ». Cette phrase révèle chez elle un besoin d'être désirée pour elle-même, non pour une simple politesse ou une galanterie de garçon bien élevé. Elle veut une vérité affective, ou du moins un aveu qui la justifie. En ce sens, elle est exigeante, presque cruelle, mais sa cruauté est liée à une conscience aiguë du manque. Elle apparaît comme une femme qui refuse les demi-mesures et qui veut mesurer la valeur de ce qu'elle reçoit.
Camille Dalleray évolue moins par transformation intérieure que par déplacement de fonction dans l'esprit de Philippe. Au début, elle est une apparition étrangère, presque enchantée, qui ouvre un monde sensoriel inattendu. Puis elle devient une tentation, un secret, une expérience charnelle et morale qui trouble la fidélité de Philippe à Vinca. Enfin, lorsque Philippe comprend mieux la nature de ce qu'elle lui a offert, elle se fixe comme une figure de passage : elle n'est plus seulement une femme rencontrée sur la côte, mais celle qui a rendu visible en lui l'entrée dans une autre vie.
Cette stabilité relative est essentielle. Camille ne change pas beaucoup parce qu'elle représente moins un parcours qu'une force. Ce sont surtout Philippe et Vinca qui se modifient sous son influence. Elle demeure fidèle à son style, à sa blancheur, à son autorité douce, à son art de créer le trouble sans éclat. Sa permanence donne au personnage une valeur de repère, presque de seuil : elle marque le moment où l'enfance ne suffit plus et où le désir devient irréversible.
Camille Dalleray symbolise une forme de féminité adulte, souveraine et insaisissable, qui oppose à l'adolescence masculine une loi plus secrète, plus raffinée, plus dangereuse. Elle révèle aussi le thème central de l'œuvre : le passage douloureux entre l'enfance partagée avec Vinca et l'entrée dans le désir, la jalousie, le mensonge et la dissociation intérieure. Par elle, le texte montre que grandir ne consiste pas seulement à gagner en force, mais à découvrir que l'amour n'est jamais simple, qu'il se divise entre fidélité, expérience, mémoire et tentation.
À travers Camille, l'auteur explore également la tension entre politesse sociale et intensité charnelle. Elle semble mondaine, maîtrisée, presque aristocratique dans son maintien, mais elle agit comme une épreuve intime. Elle incarne ainsi un adulte qui ne se contente pas d'exister dans le décor : elle devient l'agent d'une révélation. Son personnage révèle enfin une vision très fine des rapports de pouvoir affectifs, où celui qui paraît dominer peut aussi être en quête, et où l'autorité féminine ne relève pas de la brutalité mais d'une élégance qui sait exiger, retenir et transformer.