Rosanette est une femme du Paris mondain et artistique, d'abord rencontrée comme la figure de la grande vie légère autour de Jacques Arnoux. Elle apparaît sous plusieurs noms et visages dans le récit : « Mme Arnoux » la distingue d'une première confusion, puis « la Maréchale » devient son surnom le plus courant, tandis qu'elle est aussi appelée Mme Rosanette, Mme Bron ou encore Mlle Vatnaz dans son entourage. Son statut social est instable et composite : ancienne ouvrière, ancienne demi-mondaine, elle occupe une position de femme entretenue, mais aspire aussi à une forme de respectabilité domestique. Sa première apparition marque profondément Frédéric, qui la voit d'abord comme une présence séduisante, mobile, mêlée aux plaisirs du monde.
Dans l'économie du roman, Rosanette n'est pas seulement un personnage secondaire de divertissement : elle devient une figure essentielle du parcours affectif de Frédéric. Elle représente pour lui une forme d'amour disponible, sensible, charnelle, opposée à l'idéal lointain et inaccessible de Mme Arnoux. Sa présence organise une grande partie de l'intrigue sentimentale, car elle accompagne l'entrée de Frédéric dans le monde des salons, des loisirs, des dépenses et des compromis. Elle participe ainsi à la fois à l'illusion du bonheur et à sa dégradation progressive.
Elle joue aussi un rôle narratif de révélateur. Par elle, le roman met en scène la coexistence de plusieurs univers : la bohème, le commerce, le monde politique, les salons bourgeois et les coulisses du plaisir. Rosanette est au croisement de ces milieux, et son salon devient un espace où se croisent artistes, journalistes, mondains et politiciens. Elle est donc un point de convergence du roman, à la fois lieu, figure amoureuse et instrument de l'observation sociale.
Sa relation avec Frédéric est centrale. Elle passe par la séduction, l'habitude, la jalousie, puis une forme de dépendance réciproque. Frédéric la recherche comme une échappée à son obsession pour Mme Arnoux, mais il ne cesse de la comparer à cette dernière, ce qui la blesse. Rosanette, de son côté, demande de l'affection, de la reconnaissance et surtout une place stable dans la vie de Frédéric; elle aspire même un temps au mariage et à la vie de ménage. Leur lien reste passionné, mais traversé par l'égoïsme, les mensonges et l'usure.
Avec Jacques Arnoux, Rosanette entretient une relation ancienne et ambiguë, faite d'attachement, de dépendance matérielle et de rupture jamais complètement nette. Il la traite avec une familiarité tantôt tendre, tantôt calculatrice, tout en la trompant et en profitant d'elle. Avec Mlle Vatnaz, la relation est d'abord amicale puis devient rivalité violente, notamment autour de Delmar et des questions d'argent. Rosanette se rapproche aussi d'autres figures du monde de la fête et du théâtre, comme Delmar, Hussonnet, Cisy ou Mme Dambreuse, mais toujours dans des rapports de contraste, de concurrence ou de curiosité blessée.
Rosanette est d'abord une femme vive, sensuelle, mobile, imaginative, très sensible aux apparences et aux plaisirs. Elle aime les objets, les étoffes, le confort, les toilettes, les petits aménagements d'intérieur, mais elle n'est pas réduite à la frivolité : elle cherche un foyer, une stabilité, une affection sincère. Elle peut se montrer tendre avec Frédéric, délicate avec son enfant, rêveuse dans sa manière d'habiter les choses. Son désir de respectabilité affleure souvent sous le masque de la légèreté.
Mais elle est aussi marquée par l'instabilité, l'ignorance, l'irritation et une certaine dureté défensive. Elle ment, cache, s'emporte, se vexe, soupçonne, dramatise, et sa parole peut être brutale. Ses contradictions sont fortes : elle veut l'amour, mais accepte le commerce des faveurs; elle réclame la fidélité, mais vit dans un monde de ruptures; elle aspire à la dignité, mais se retrouve prise dans les dettes, les saisies, les arrangements et les humiliations. Cette tension fait d'elle un personnage à la fois touchant et fragile, souvent lucide sur la misère des rapports humains, parfois aveugle sur elle-même.
Rosanette évolue profondément au fil du roman. D'abord femme de plaisirs, elle devient peu à peu une maîtresse installée, puis une compagne plus sérieuse, ensuite une mère, enfin une femme dépossédée par les événements, marquée par la perte de son enfant et la ruine de ses illusions. Son langage, ses gestes et ses attentes changent : elle veut un intérieur, puis une sécurité, puis une protection, puis simplement survivre. Elle garde cependant une part de vivacité et de séduction, même lorsque la souffrance la rend plus grave.
Son parcours raconte une désillusion : celle d'une femme qui voulait être aimée et reconnue, mais qui demeure prise dans la précarité affective et matérielle. Sa grossesse, la mort de l'enfant, les querelles financières, l'éloignement de Frédéric et le retour d'Arnoux montrent une existence toujours exposée à l'abandon. Pourtant, elle ne devient jamais purement passive; elle réagit, lutte, négocie, réclame, se défend. C'est cette résistance qui la rend vivante jusqu'au bout.
Rosanette symbolise à la fois la sensualité parisienne, la fragilité des existences féminines entretenues et la comédie sociale du désir. À travers elle, Flaubert montre une société où l'amour se mêle à l'argent, où les identités se construisent dans le regard des autres et où la sincérité est sans cesse menacée par les intérêts, les rôles et les masques. Elle révèle aussi la violence cachée sous la fête : la dépendance économique, la rivalité entre femmes, l'usure des corps et des sentiments.
Elle occupe enfin une place importante dans la critique flaubertienne du romantisme et du rêve. Rosanette n'est ni une simple courtisane ni une simple victime : elle est l'un des lieux où le roman met à l'épreuve les illusions masculines de Frédéric. En la faisant passer de la parade à la maternité, du plaisir à la peine, du théâtre du monde à la détresse intime, le récit montre que l'idéal amoureux se heurte toujours au réel. Rosanette incarne ainsi une vérité sociale et sentimentale que le roman ne cesse d'explorer : la beauté des rêves humains, et leur défaite presque inévitable.