Deslauriers est un jeune clerc devenu étudiant en droit, puis avocat, issu d'un milieu modeste : il est le fils d'un ancien capitaine de ligne ruiné, battu dans son enfance et placé dans l'étude d'huissier de son père. Ami d'enfance de Frédéric Moreau, il apparaît très tôt comme une figure vive, nerveuse et ambitieuse, qui partage avec le héros des rêves de grandeur, mais les formule avec plus de netteté et d'énergie. Dans l'économie du roman, il compte parmi les personnages secondaires les plus importants, parce qu'il accompagne Frédéric, le conseille, le juge, le stimule et devient souvent le révélateur de ses faiblesses.
Deslauriers joue d'abord un rôle d'adjuvant : il entretient avec Frédéric une intimité fondée sur les souvenirs de collège, les projets d'avenir et la fraternité masculine. Il nourrit leurs chimères communes, leur fait imaginer des carrières, une vie à Paris, des succès littéraires, politiques ou mondains. Mais il est aussi un contrepoint critique, puisqu'il ramène souvent Frédéric à la réalité, le pousse à agir, le gronde de sa mollesse et lui reproche ses renoncements. À ce titre, il sert de moteur à l'action et de conscience ironique du récit.
Son importance tient également à son évolution parallèle à celle de Frédéric. Il ne se contente pas d'être un simple confident : il devient avocat, militant, homme de combat, puis secrétaire, commissaire, homme d'affaires, et finit par se déplacer avec souplesse dans les milieux politiques et mondains. Par son passage constant d'un univers à l'autre, il relie les sphères du roman, des études au monde, de la politique à la finance, et contribue à faire avancer l'intrigue par ses conseils, ses missions, ses interventions et ses lettres.
La relation essentielle est celle qui l'unit à Frédéric Moreau. Entre eux, il y a une véritable fraternité intellectuelle, nourrie par le collège, les promenades, les discussions, les projets de fortune et de gloire. Deslauriers admire parfois Frédéric, mais l'envie souvent aussi, surtout lorsqu'il le voit réussir socialement ou sentimentalement. Leur amitié est profonde, mais traversée de jalousies, de reproches et de ruptures : Frédéric lui cache des choses, Deslauriers s'en offense, puis tous deux se retrouvent toujours. Leur lien est l'un des axes affectifs du roman.
Deslauriers entretient aussi des rapports importants avec Mme Moreau, qu'il scandalise d'abord par ses opinions républicaines et son appétit, puis avec Mme Dambreuse, qu'il tente de séduire ou d'utiliser dans le cadre des affaires de Frédéric. Avec Mme Arnoux, il joue un rôle décisif et ambivalent : il la voit, l'observe, l'approche sous prétexte d'affaires, et lui apprend la fausse nouvelle du mariage de Frédéric, ce qui provoque chez elle un choc majeur. Avec Rosanette, Dussardier, Sénécal, Hussonnet, Regimbart, Cisy ou Pellerin, il participe aux cercles d'amis et d'opinions qui structurent la sociabilité du roman, tout en restant souvent celui qui discute, polémique ou aiguillonne les autres.
Deslauriers est d'abord un homme de volonté, de logique et d'ambition. Il veut réussir, agir, diriger, faire paraître son intelligence dans le droit, la politique ou le journalisme. Il aime les systèmes, les théories, les projets, et se montre plus résolu que Frédéric, plus capable de formuler une direction. Son énergie s'accompagne d'une vive intelligence critique : il voit les compromissions, dénonce les pouvoirs, méprise les médiocrités, et possède une verve mordante qui lui permet de dominer les débats.
Mais cette force est minée par plusieurs failles. Deslauriers est rancunier, jaloux, amer, parfois vaniteux, souvent brutal dans ses jugements. Son radicalisme intellectuel cohabite avec des ambitions très personnelles et des calculs intéressés. Il peut être généreux, fidèle et touchant, mais aussi dur, dominateur, blessé dans son amour-propre, prompt à transformer l'amitié en reproche. Sa lucidité politique ne le protège ni de l'illusion ni du ressentiment : il déteste les riches tout en cherchant à entrer chez eux, méprise les compromissions tout en s'y adaptant, et veut changer le monde sans parvenir à se sauver lui-même.
Au fil de l'œuvre, Deslauriers passe du jeune idéaliste exalté au praticien désenchanté. Étudiant pauvre, lecteur de philosophie et de politique, il rêve d'avenir, de journal, de tribune et de réforme; puis il devient avocat, homme de cabinet, acteur de la vie publique, secrétaire, fonctionnaire, candidat, enfin homme absorbé par les affaires et les compromis. Il ne renonce jamais complètement à ses idées, mais celles-ci se durcissent et se contredisent avec son expérience. À la fin, il n'est ni vainqueur ni converti : il a surtout appris à survivre, à se déplacer, à se réconcilier avec Frédéric sur les ruines de leurs illusions.
Deslauriers incarne la figure du jeune homme du XIXe siècle partagé entre idéalisme politique, désir d'ascension et conscience aiguë des injustices sociales. Il révèle combien les ambitions intellectuelles peuvent se heurter aux réalités matérielles, et combien les grands discours de réforme peuvent cohabiter avec les intérêts personnels. À travers lui, le roman montre aussi la fragilité des amitiés masculines, fondées sur les rêves de jeunesse mais déformées par la concurrence sociale. Deslauriers représente enfin une énergie sans issue : il voit clair, parle bien, comprend beaucoup, mais cette lucidité devient souvent amertume, ce qui en fait une figure à la fois dynamique, lucide et profondément déçue.