Mme Dambreuse est une grande bourgeoise parisienne, épouse du banquier Dambreuse, installée dans un monde de salons, de réceptions et de spéculations. Elle apparaît d'abord comme une femme du grand monde, élégante, très entourée, au sein d'un univers où l'argent, les relations et le prestige règnent. Sa première apparition aux yeux de Frédéric la place immédiatement au centre de son imaginaire amoureux et social, car elle incarne à la fois la distinction, la richesse et une forme de mystère inaccessible.
Dans l'économie du récit, Mme Dambreuse est une figure majeure du désir et de l'ascension sociale. Elle n'est pas seulement un objet d'amour pour Frédéric, mais aussi un point d'appui pour ses ambitions mondaines et politiques. À travers elle, le roman fait se croiser l'intime et le social : Frédéric cherche à la voir, à la fréquenter, à se hausser jusqu'à son milieu, tandis que sa présence oriente durablement ses choix, ses déplacements et ses illusions.
Elle joue aussi un rôle décisif dans la progression de l'intrigue financière et mondaine. Lorsqu'elle prend de l'importance dans la vie de Frédéric, elle devient une voie d'accès à l'hôtel Dambreuse, aux affaires, aux conversations du pouvoir et à un idéal de réussite. Plus tard, sa relation avec lui se transforme en liaison assumée, ce qui fait d'elle un nœud dramatique reliant désir, argent, apparence sociale et calcul.
Avec Frédéric Moreau, la relation est au cœur du roman. D'abord admirée de loin, Mme Dambreuse devient l'objet d'une passion idéalisée, puis une femme approchée, courtisée, enfin une maîtresse qui lui ouvre un autre monde. Mais cette relation reste traversée par le soupçon, la distance et les malentendus. Frédéric la voit tour à tour comme une femme sublime, une alliée possible, puis une femme qu'il désire pour sa position et son prestige autant que pour elle-même.
Avec son mari, M. Dambreuse, elle forme un couple de surface respectable mais profondément marqué par les affaires, la convenance et les intérêts. Le texte laisse apparaître une union fondée sur la richesse, la gestion des biens et la représentation sociale. Avec Cécile, sa nièce, elle entretient une relation de froideur et de rivalité implicite, surtout lorsqu'il est question de mariage et d'héritage. Avec Mme Arnoux et Rosanette, elle constitue un pôle opposé : elle est l'autre grande femme de la vie de Frédéric, celle du monde noble et riche, en contraste avec la femme aimée et la maîtresse plus légère.
Mme Dambreuse est décrite comme une femme de bon ton, d'esprit, de grâce et de maîtrise. Elle sait recevoir, parler avec justesse, ménager les effets, distribuer les nuances d'une politesse fine et d'une ironie discrète. Elle semble garder toujours la tenue qui convient à son rang. Son intelligence est réelle, mais elle est au service d'une lucidité sociale et d'un art de se préserver. Elle sait observer, mesurer, retenir, et son charme tient aussi à cette maîtrise de soi.
Pourtant, sous cette élégance, elle révèle une forte part d'égoïsme, de dureté et d'intérêt. Elle est jalouse de sa position, attachée à son confort, et capable de dissimuler ses calculs sous les apparences du sentiment. Le texte insiste sur ses signes de domination, sur sa manière d'utiliser les convenances et les liens affectifs, sur sa propension à se montrer bienveillante tout en gardant la main sur les rapports de force. Elle a de l'amour-propre, de l'autorité, une froideur qui peut devenir blessante, et une capacité à juger les autres avec sévérité.
Mme Dambreuse évolue surtout dans sa situation sociale et dans sa place auprès de Frédéric. D'abord femme de salon, elle devient progressivement une présence intime, puis une amante, avant d'entrer dans une phase de vulnérabilité à la mort de son mari et à la découverte des affaires. Cette évolution n'abolit pas son caractère : elle reste toujours maîtresse d'elle-même, mais la richesse, la solitude et le veuvage la rendent plus accessible, plus humaine, sans jamais la dépouiller de sa hauteur.
À la fin, elle propose même le mariage à Frédéric, ce qui marque un renversement spectaculaire : celle qui semblait inaccessible devient une possibilité concrète. Mais cette ouverture est aussi ambivalente, car elle se produit dans le deuil, la ruine morale et la liquidation des illusions. Le personnage ne change pas radicalement de nature; c'est surtout le contexte qui le dévoile autrement.
Mme Dambreuse symbolise le monde bourgeois dans ce qu'il a de plus raffiné et de plus impitoyable : le prestige, la fortune, les réseaux, la politesse comme masque, la sensibilité comme stratégie. Elle révèle aussi la manière dont l'amour, chez Frédéric, se confond souvent avec l'ambition et le désir de promotion sociale. En cela, elle n'est pas seulement un personnage féminin, mais un révélateur des illusions du héros et de la logique d'un siècle gouverné par l'argent et la représentation.
À travers elle, l'auteur montre une société où la distinction morale est incertaine, où les salons élégants cachent des rapports d'intérêt, et où la réussite se paie d'un appauvrissement du cœur. Mme Dambreuse éclaire ainsi le projet du roman : décrire, sans idéaliser, la comédie sociale et les formes de l'échec sentimental. Elle est à la fois fascinante et critique, séduisante et glaciale, et concentre une part essentielle de la vision flaubertienne du monde.