Jacques Arnoux est un homme du monde parisien, à la fois marchand de tableaux, propriétaire de l'Art industriel et plus tard marchand de faïences, que Frédéric Moreau rencontre pour la première fois sur la Ville-de-Montereau. Il surgit immédiatement comme une figure brillante, tapageuse et séduisante, reconnaissable à son excentricité vestimentaire, à son aisance de parole et à son mélange de commerce, d'art et de mondanité. Présent très tôt dans le récit, il devient l'un des personnages les plus importants de l'orbite de Frédéric, parce qu'il ouvre à celui-ci l'accès au monde parisien, aux salons, aux intrigues et surtout à l'univers de Mme Arnoux.
Arnoux joue d'abord un rôle de médiateur narratif. Il est le premier point de contact entre Frédéric et Mme Arnoux, et c'est par lui que se met en place une grande partie de l'intrigue amoureuse du roman. Il attire Frédéric vers son journal, sa boutique, ses dîners, ses relations d'artistes et de bohèmes, faisant de sa maison un lieu de passage où circulent les ambitions, les conversations et les désirs. À ce titre, il est moins un simple personnage secondaire qu'un nœud central du roman, celui autour duquel se nouent les passions et les illusions.
Il est aussi un révélateur du milieu social que le roman observe avec ironie. Arnoux incarne un certain Paris du commerce, de l'art mêlé aux affaires, des relations utiles et du paraître. Il n'est pas un adversaire frontal, mais il devient un obstacle permanent par son étourderie, ses affaires douteuses, ses changements de position et la place qu'il occupe entre Frédéric et Mme Arnoux. Sa présence déplace sans cesse le désir du héros et alimente la tension romanesque.
Avec Frédéric Moreau, Arnoux entretient une relation d'abord amicale, puis ambiguë. Frédéric admire son aplomb, son expérience, son aisance sociale, et s'attache à lui parce qu'il fréquente Mme Arnoux et semble ouvrir des portes. Arnoux, de son côté, le traite avec cordialité, lui offre des cigares, l'invite à dîner, l'appelle volontiers à revenir et le prend souvent en affection. Mais cette cordialité est toujours mêlée d'une forme de légèreté ou d'inconséquence qui finit par nourrir chez Frédéric frustration, jalousie et soupçon.
Sa relation avec Mme Arnoux est celle d'un mari que le texte présente comme bonhomme, mais profondément vulgaire, infidèle et décevant. Il l'aime à sa manière, mais la trahit par ses liaisons, ses dépenses et ses mensonges. Avec Rosanette, dite la Maréchale, il entretient une autre liaison, entretenue au fil du récit, ce qui multiplie les conflits et les mensonges entre les deux femmes. Arnoux se trouve ainsi au centre d'un réseau affectif et social où se croisent Mme Arnoux, Rosanette, Frédéric, M. Dambreuse, Regimbart, Hussonnet, Pellerin, Sénécal et Dussardier, chacun voyant en lui une part différente de ce qu'il représente.
Arnoux se définit par une contradiction constante entre la générosité affichée et la malhonnêteté réelle. Il prodigue les cigares, les invitations, les gestes de cordialité, mais il est aussi un homme de combines, de promesses non tenues, de factures douteuses, de spéculations risquées et de fausses commissions. Le texte insiste sur sa légèreté, son absence de scrupules stables et sa capacité à raconter naïvement ses propres indélicatesses. Il a de l'entrain, de la verve, du mouvement, mais peu de tenue morale.
Psychologiquement, Arnoux est un personnage mobile, insaisissable, d'une bonne humeur qui masque mal l'imprudence et parfois la turpitude. Il aime le luxe, les affaires, les objets d'art, les spectacles, les nouveautés et les sensations du monde moderne. Son tempérament est celui d'un homme d'expansion, jamais fixé, qui se laisse porter par ses goûts et ses intérêts immédiats. Il n'est ni tragique ni profond comme Frédéric, ni doctrinaire comme Sénécal, ni cynique comme Hussonnet ; il est plutôt la figure d'une inconséquence vivante, d'un enthousiasme commercial sans principe.
Arnoux change beaucoup dans sa situation sociale, mais peu dans sa nature. Il passe du commerce de l'Art industriel à la faïence, puis aux objets religieux, et sa fortune se défait peu à peu sous le poids des procès, des dettes et des spéculations. De dîners en salons, de la boutique au poste, de la vie d'artiste à la vie de petit commerçant ruiné, il glisse vers la déchéance matérielle et morale. Pourtant, son tempérament reste le même : expansif, charmeur, opportuniste, brouillon.
La fin du roman le montre vieillissant, appauvri, presque méconnaissable, mais encore capable de lier des rapports, de solliciter, de s'accommoder du monde tel qu'il va. Sa trajectoire est donc moins une conversion qu'une usure. Ce qu'il perd, ce n'est pas son style de conduite, mais les moyens de le soutenir. Cette stabilité dans la faillite souligne le caractère structurel de son inconséquence.
Jacques Arnoux symbolise l'un des visages les plus caractéristiques du monde décrit par Flaubert : le mélange du commerce, de l'art, du sentiment et de l'intérêt. Il incarne une société où la culture devient marchandise, où les relations humaines sont traversées par les affaires et où la sincérité se dissout dans la mondanité. Son existence hybride, entre journal de peinture, boutique, salon et spéculation, en fait une figure de la modernité bourgeoise telle que le roman la dissèque.
Il révèle aussi l'illusion de Frédéric, qui projette sur lui de la grandeur, de la bonté et de l'intelligence alors qu'il n'est souvent que bavard, inconséquent et intéressé. En cela, Arnoux sert la critique flaubertienne des chimères romantiques et des séductions sociales : il est un homme réel, mais vu à travers les rêves des autres, et c'est précisément cette distance entre l'apparence et la vérité qui nourrit la désillusion du roman.