M. Delmare, colonel en demi-solde, est le mari d'Indiana et le maître du petit château de la Brie, puis du Lagny. Dès sa première apparition, il domine la scène par sa présence physique et morale : homme jadis beau, désormais épais, chauve, moustachu, au regard terrible, il incarne une autorité domestique fondée sur la force, l'habitude du commandement et la peur qu'il inspire à son entourage. Propriétaire, industriel et ancien militaire, il appartient à cette figure de notable provincial qui règne sur sa maison, ses serviteurs, ses chevaux, ses chiens et même sur sa femme, qu'il traite comme un bien fragile placé sous sa garde.
Dans l'intrigue, M. Delmare est d'abord un opposant majeur, puisque son mariage avec Indiana constitue la prison contre laquelle se heurtent les désirs et les souffrances de l'héroïne. Il occupe une fonction de verrou narratif : sa jalousie, ses emportements, sa brutalité et sa surveillance font naître le drame, puis l'alimentent sans cesse. Autour de lui s'organisent les tensions du récit, qu'il s'agisse de l'arrivée de Raymon, des soupçons sur Noun, ou du rapport conflictuel entre vie conjugale, liberté individuelle et pression sociale.
Mais Delmare n'est pas un simple méchant mécanique. Le texte lui donne aussi un poids dramatique important en le montrant tour à tour colère, blessé, suspicieux, puis parfois capable d'humeur moins dure ou de gestes de confiance. Il devient ainsi un moteur de l'action autant qu'un révélateur des passions des autres : c'est parce qu'il surveille, commande, se trompe, pardonne mal et aime mal que les véritables drames prennent forme.
Avec Indiana, sa relation est le centre du malheur domestique. Il l'aime à sa manière, mais un amour de propriétaire et de chef plutôt qu'un amour de compréhension. Il la protège, la fait surveiller, la traite avec brusquerie, lui reproche ses signes de tristesse et interprète ses silences comme des offenses. Indiana, de son côté, lui oppose une soumission extérieure et une résistance intérieure ; elle le craint, le plaint parfois, mais ne parvient ni à l'aimer ni à le rejoindre moralement.
Avec Raymon de Ramière, Delmare entretient d'abord un rapport ambigu, fait de confiance, de services rendus et de soupçons croissants. Il le reçoit comme un voisin utile, admire son esprit, accepte même son influence, puis devient jaloux en découvrant l'attachement du jeune homme pour sa femme. Le personnage de sir Ralph Brown, au contraire, est à la fois son cousin, son soutien pratique et son interlocuteur politique : Delmare lui fait confiance, s'appuie sur lui pour la fabrique, mais les deux hommes se querellent sur tout. Quant à Noun, il la considère surtout comme une domestique dont il faut maintenir l'ordre, sans voir pleinement la tragédie qu'elle traverse.
M. Delmare est décrit comme un homme d'ordre, de droit et de forme, mais aussi comme un être rude, borné et dominé par l'habitude de l'autorité. Sa morale est sèche : il respecte la loi, défend son droit, protège ses intérêts, mais sans délicatesse de cœur ni intelligence des nuances affectives. Il croit que la vérité réside dans les règles, que la discipline suffit à gouverner une maison, et que l'obéissance doit remplacer toute discussion. Sa brutalité n'est pas toujours celle d'un méchant réfléchi : le texte insiste sur une certaine candeur, sur des accès de pitié et sur le fait qu'il n'a pas été fait méchant par nature, mais durci par la vie militaire.
Il est aussi profondément contradictoire. Jaloux et soupçonneux, il veut régner sans être contesté, mais il est lui-même dépendant des soins de sa femme et du regard d'autrui. Fier de sa bravoure, de sa position et de sa réputation d'honnête homme, il se montre pourtant souvent incapable de comprendre ce qui se joue dans son foyer. Il aime selon la logique du commandement et du devoir, non selon celle de la tendresse ou de l'écoute. Cette rigidité le rend à la fois ridicule, dangereux et parfois pathétique, surtout lorsqu'il se découvre trop dur et tente maladroitement de réparer ses excès.
M. Delmare évolue peu dans son fond, mais ses comportements se nuancent. Il passe de l'autorité jalouse et du soldat grossier à un homme parfois plus calme, parfois même touché ou reconnaissant, notamment lorsque les événements l'obligent à reconnaître l'inadéquation de sa violence. Sa blessure physique, sa ruine, son vieillissement et ses douleurs ne le transforment pas en profondeur, mais ils déplacent son pouvoir : il reste le mari, le maître, le propriétaire, tout en devenant de plus en plus vulnérable, dépendant et malade. Sa stabilité psychologique signifie que le récit ne cherche pas à le convertir, mais à montrer la persistance d'une nature sociale et morale façonnée par l'ordre ancien.
Delmare symbolise une forme de domination patriarcale et militaire : un monde où l'homme confond l'autorité avec la justice, la propriété avec l'amour, et la loi avec la morale. À travers lui, le texte critique la brutalité ordinaire des structures sociales qui rendent légitime la possession d'une femme, l'usage de la force dans l'espace domestique, et l'aveuglement d'une classe d'hommes persuadés d'avoir raison parce qu'ils commandent. Il révèle aussi la fragilité des institutions du foyer, du mariage et de la hiérarchie quand elles reposent sur la peur plutôt que sur la compréhension.
Le personnage éclaire ainsi un thème central de l'œuvre : la violence sociale peut être banale, respectable, presque naturelle, tout en produisant des catastrophes intimes. M. Delmare n'est pas un monstre isolé, mais l'expression d'un système de valeurs qui autorise la dureté au nom du droit. En ce sens, il sert à faire apparaître, par contraste, l'exigence morale et sensible du roman : opposer à la possession, à la jalousie et à la force, la liberté intérieure, la compassion et la dignité des êtres opprimés.