Robert Walton est le capitaine et l'explorateur dont les lettres ouvrent et ferment le récit. Issu d'une famille anglaise et écrivant à sa soeur Marguerite Saville, il apparaît d'abord à Saint-Pétersbourg, puis à Archangel, avant de conduire une expédition vers le pôle Nord. Son projet scientifique et géographique, sa soif de découverte et son désir de franchir les limites du monde connu en font une figure essentielle de l'œuvre, à la fois cadre narratif et miroir du héros principal.
Walton joue un rôle de narrateur-cadre. Ses lettres encadrent l'histoire de Victor Frankenstein et donnent au roman sa construction en récits enchâssés. Il n'est pas l'antagoniste de l'intrigue, mais il en constitue l'ouverture, le relais et l'écho final : c'est par lui que Victor est recueilli, écouté, puis transmis à la postérité. Son regard oriente la lecture, car il découvre, admire et commente peu à peu Victor et, plus tard, la créature.
Son importance est aussi structurelle et thématique. Walton est le premier personnage à formuler, dans le roman, l'aspiration à la connaissance poussée jusqu'au risque mortel. Son expédition, ses lettres et son admiration pour Victor créent un effet de miroir entre deux ambitions semblables. Il sert ainsi de point de comparaison pour mesurer la trajectoire de Frankenstein et pour montrer, dès le début, les dangers de l'enthousiasme scientifique et de l'isolement.
La relation centrale de Walton est celle qu'il noue avec Victor Frankenstein. Il le recueille dans la glace, le soigne, puis l'écoute avec une attention croissante. Très vite, il éprouve pour lui une admiration profonde, le considérant comme un être exceptionnel, noble et malheureux. Victor, de son côté, devient pour Walton un interlocuteur rare, presque un ami désiré, capable de sympathiser avec lui et de répondre à son besoin de partage.
Sa relation avec sa soeur Marguerite Saville est également importante, car toutes ses lettres lui sont adressées. Elle est la destinataire à qui il confie ses ambitions, ses peurs, ses découvertes et ses doutes. Walton évoque aussi son lieutenant, son maître et ses marins, mais ces relations restent secondaires face au lien avec Victor. C'est surtout dans l'échange entre Walton et Frankenstein que se joue l'essentiel : Victor lui raconte son histoire, tandis que Walton devient le témoin et le dépositaire de ce récit.
Walton est animé par une ambition ardente, une curiosité presque sans limites et une forte confiance dans la grandeur des entreprises humaines. Il admire les paysages polaires, rêve d'un passage au nord et veut rendre un service inestimable à l'humanité. Sa volonté est ferme, son courage réel, et il sait endurer le froid, la fatigue et les privations. Il possède aussi une sensibilité certaine : il regrette vivement l'absence d'un ami, souffre de la solitude et cherche un esprit capable de le comprendre.
Mais cette grandeur d'âme s'accompagne de fragilités. Walton est romantique, exalté, parfois imprudent, et il reconnaît lui-même le manque de profondeur de son éducation. Son désir de gloire l'expose à l'illusion, même s'il n'est pas insensible aux avertissements de Victor. Il est aussi capable d'écoute et de compassion, ce qui le distingue des savants aveuglés par l'orgueil. Chez lui, l'élan vers la découverte se mêle à une vraie aspiration morale : il veut découvrir, mais aussi aimer et être aimé.
Walton évolue surtout par prise de conscience. Au début, il est porté par l'enthousiasme, le désir de gloire et l'idée que la découverte justifie les risques. Le contact avec Victor, puis le récit de ses malheurs, introduisent le doute dans son esprit. À mesure qu'il écoute cette histoire, son admiration pour l'audace se nuance d'inquiétude, et sa propre aventure cesse d'apparaître comme une simple conquête.
La fin du roman marque une inflexion décisive : contraint par ses hommes, il renonce à poursuivre plus au nord. Là où Victor s'est obstiné jusqu'à la catastrophe, Walton accepte de revenir. Cette décision n'efface pas son ambition, mais elle signale qu'il a appris quelque chose des paroles et du destin de Frankenstein. Son évolution donne au roman une fonction d'avertissement : Walton est l'homme qui a entendu l'exemple, et qui, au moins partiellement, en tire une leçon.
Walton symbolise l'ambition exploratrice et scientifique à l'état naissant, avec ses promesses et ses dangers. Il incarne l'homme moderne qui veut dépasser les frontières du connu, mais qui demeure vulnérable à la solitude et à l'orgueil. Par lui, le roman interroge la valeur du progrès : la connaissance peut élever, mais aussi isoler et conduire au désastre si elle n'est pas tempérée par les liens humains.
Il révèle aussi un aspect central du projet de l'œuvre : opposer à la fascination du génie individuel la nécessité de la sympathie, de l'amitié et de la mesure. Walton n'est pas un monstre, mais il pourrait devenir un autre Frankenstein. En cela, il représente la possibilité d'un autre chemin : entendre le récit de Victor et choisir, même tardivement, de ne pas pousser l'ambition jusqu'à l'aveuglement.