Esmeralda apparaît d'abord comme une jeune danseuse des rues, désignée comme « la Esmeralda », « la bohémienne » ou « l'égyptienne ». Son statut social est celui d'une marginale : elle vit parmi les bohèmes, gagne sa vie par la danse, le chant et les tours de sa chèvre Djali, et demeure aux yeux du peuple comme aux yeux des autorités une étrangère suspecte. Sa première apparition marquante se fait sur la place de Grève, au milieu de la foule, où sa danse, sa beauté et son chant fascinent immédiatement les regards, de Gringoire au prêtre chauve qui l'observe avec fixation. Dès cette entrée, elle est à la fois spectacle, énigme et enjeu.
Son importance générale dans l'œuvre est considérable. Elle concentre autour d'elle des désirs, des fantasmes, des jalousies et des violences qui organisent l'action. Sa beauté, sa condition de bohémienne et l'aura de mystère qui l'entoure la placent au centre de plusieurs trajectoires : celle de Gringoire qu'elle sauve, celle de Quasimodo qu'elle touche par pitié, celle de Claude Frollo qu'elle fait basculer dans la passion et la destruction, et celle de Phœbus qu'elle aime aveuglément. Le texte lui donne ainsi une place nodale : elle est à la fois personnage, objet de regard et moteur tragique.
Esmeralda occupe une fonction de protagoniste tragique. Elle n'est ni narratrice ni organisatrice consciente de l'intrigue, mais l'action se resserre autour d'elle. Son apparition provoque des déplacements décisifs : elle détourne le public de Gringoire, elle suscite la convoitise de Claude Frollo, elle sauve Quasimodo au pilori, elle est enlevée, accusée, jugée, condamnée, puis arrachée au gibet avant d'être reprise. À chaque étape, elle est le centre d'une lutte entre les pouvoirs religieux, judiciaires, populaires et personnels.
Son poids dans l'intrigue tient aussi à sa vulnérabilité. Elle n'agit pas comme une héroïne conquérante ; elle agit surtout par présence, par bonté spontanée et par fidélité amoureuse. C'est précisément cette faiblesse sociale qui la rend si puissante narrativement : la bohémienne sans appui fait se révéler la cruauté des juges, la bassesse de Phœbus, la démesure de Frollo, la grandeur pathétique de Quasimodo, et même l'impuissance intéressée de Gringoire. Elle est donc moins une dominatrice de l'action qu'un révélateur tragique de tous les autres.
Sa relation avec Pierre Gringoire commence par un sauvetage. Pour empêcher qu'il soit pendu dans la Cour des Miracles, elle accepte de le prendre pour mari selon la coutume des truands. Ce mariage ne devient jamais une union amoureuse : elle lui dit nettement qu'elle ne le veut ni pour mari ni pour amant, peut-être pour ami. Gringoire, malgré des élans de gratitude, reste ambigu, faible et d'abord surtout préoccupé de survivre. Leur lien est donc fait d'assistance, de distance et d'asymétrie morale.
Avec Quasimodo, le lien naît de la compassion. Lorsqu'il est au pilori et réclame à boire, Esmeralda est la seule à lui tendre une gourde. Ce geste minuscule devient fondateur : Quasimodo lui voue dès lors une fidélité absolue, la sauve de l'échafaud et la protège dans Notre-Dame. Pourtant Esmeralda ne parvient jamais à surmonter complètement l'effroi que lui inspire sa laideur. La relation est donc profondément dissymétrique : lui aime, sert et souffre ; elle reconnaît, craint, puis estime sans aimer. C'est l'un des rapports les plus poignants du texte.
Avec Claude Frollo, la relation est celle de la persécution. Le prêtre la désire, l'espionne, tente de la posséder, la fait poursuivre et finit par lui imposer un choix monstrueux entre lui et le gibet. Esmeralda le rejette constamment avec horreur. Ce refus absolu nourrit chez Frollo une passion mêlée de haine et de volonté de destruction. Avec Phœbus de Châteaupers, au contraire, Esmeralda vit un amour total, naïf et aveugle. Elle l'idéalise, le place au centre de sa vie, et continue de l'aimer malgré son inconsistance et sa lâcheté. Enfin, avec la recluse Gudule, la relation bascule de l'hostilité à la reconnaissance tragique : la femme qui hait les égyptiennes découvre en Esmeralda sa fille perdue, mais cette retrouvaille éclate au moment même où la mort arrive.
Esmeralda est d'abord caractérisée par la grâce et la bonté. Sa beauté est sans cesse soulignée, mais elle n'est pas seulement objet esthétique : elle est aussi capable de pitié concrète. Elle donne à boire à Quasimodo humilié, sauve Gringoire sans rien attendre, prend soin de Djali avec tendresse, et manifeste une sensibilité immédiate à la souffrance. Sa parole sur l'amitié et l'amour montre une forme d'idéal moral : l'amitié comme proximité sans fusion, l'amour comme union totale. Elle a donc une imagination élevée de l'affect, presque absolue.
Psychologiquement, elle unit innocence et passion. Innocente, elle l'est dans son rapport au monde : elle comprend mal les calculs sociaux, croit aux amulettes, accorde foi aux serments amoureux de Phœbus, et demeure d'une candeur désarmée face aux ruses masculines et judiciaires. Passionnée, elle l'est tout autant : son amour pour Phœbus devient exclusif, au point de lui faire accepter l'idée d'être sa maîtresse, de renoncer au mariage et même d'oublier parents, protection et avenir. Cette intensité affective est sa grandeur et sa faiblesse. Sa fidélité à l'homme qu'elle aime tourne à l'aveuglement, et son incapacité à lire la duplicité de Phœbus ou la violence de Frollo la condamne en partie.
Esmeralda évolue d'une présence libre et rayonnante vers une figure tragiquement accablée. Au début, elle est mouvement, musique, éclat, circulation dans l'espace public. Puis l'intrigue la fait passer par l'enlèvement, l'accusation, la torture, la condamnation, l'asile et la traque. Cette suite d'épreuves ne la transforme pourtant pas en personnage cynique ou durci. Elle souffre, se brise, s'effraie, espère, mais reste fidèle à ses dispositions essentielles : la douceur, l'amour, la pitié, la croyance au lien affectif. Même à l'approche de la mort, son imaginaire demeure tourné vers Phœbus ou vers la possibilité d'une protection. Son évolution est donc moins un changement de nature qu'une descente dans le malheur, qui révèle la permanence de son innocence jusqu'au bout.
Esmeralda symbolise dans le texte la beauté menacée, l'innocence persécutée et la marginalité exposée à toutes les violences sociales. Parce qu'elle est bohémienne, femme, pauvre et étrangère, elle devient le lieu où se concentrent les fantasmes religieux, judiciaires et populaires : on la soupçonne de magie, on l'accuse, on la désire, on la juge sans la comprendre. Elle révèle ainsi une société obsédée par l'apparence, la peur de l'autre et la puissance répressive. En même temps, elle fait apparaître le meilleur et le pire de l'humain : la pitié la plus pure chez Quasimodo, la passion dévoyée chez Frollo, l'égoïsme chez Gringoire, la frivolité lâche chez Phœbus. Par elle, l'œuvre interroge la dissociation entre beauté extérieure et vérité morale, entre justice officielle et injustice réelle, entre amour rêvé et possession destructrice. Esmeralda n'est donc pas seulement une victime touchante : elle est un révélateur central du tragique humain et social que le texte met en scène.