Le père est le chef de famille de l'œuvre, un homme âgé, amputé d'une jambe, que la narration présente souvent en mouvement grâce à sa béquille et à sa canne. Ancien capitaine de zouaves, il appartient à une petite bourgeoisie cultivée et provinciale, où il lit beaucoup, parle avec abondance, chante, reçoit, se moque, et imprime à la maison une autorité à la fois vive et fantasque. Il apparaît comme une figure centrale du foyer, à la fois père, mari, cause de souvenirs, et présence morale très forte dans l'enfance de la narratrice.
Dans le récit, il n'est pas un simple personnage secondaire : il structure la vie quotidienne, les rapports familiaux et même le regard de la narratrice sur le monde. Sa silhouette revient sans cesse, au point que sa démarche, faite de deux bâtons et d'un seul pied, devient un rythme familier de la jeunesse. Il joue ainsi un rôle d'axe narratif et affectif, autour duquel s'organisent les scènes domestiques, les sorties, les lectures, les discussions et les querelles.
Il remplit aussi une fonction de contraste. Par son goût des journaux, de la politique, des conférences populaires et des discussions, il incarne un rapport au savoir et à la parole qui s'oppose souvent à la discrétion, au jardin, aux animaux et à la sensibilité pratique de la mère. Sa présence donne au texte une tonalité tantôt comique, tantôt affectueuse, tantôt sévère, et participe à l'équilibre entre drôlerie familiale et mémoire émotive.
Avec la mère, sa relation est faite d'amour, de joutes verbales et d'une complicité orageuse. Ils se querellent sur l'argent, le dîner, les voisins, la religion, les livres, les enfants, mais cette violence reste presque toujours prise dans une tendresse évidente. Il la provoque, la soupçonne, la raille, tandis qu'elle le contredit, le défend, l'admire souvent, et fait face à son humeur avec une vigueur égale. Leur couple est un des grands noyaux affectifs du texte.
Avec les enfants, et surtout la narratrice, il est tour à tour complice, ironique et autoritaire. Il aime lancer des remarques, surveiller les journaux, commenter leurs gestes, et se montrer intransigeant sur certaines choses, comme la lecture. Il entretient aussi avec sa fille une relation d'éveil et de jeu, visible dans les scènes de soirée, dans le chant, dans les promenades en voiture, ou dans les petites scènes de vanité ou de défi qu'elle lui oppose. Face à ses fils, il apparaît parfois comme un père fier, observateur, mais jamais séparé d'eux par une vraie froideur.
Le père se distingue d'abord par sa vivacité d'esprit, son verbe, son humour et son goût de la répartie. Il est cultivé, curieux, conteur, improvisateur, et possède une présence presque théâtrale. Il aime l'effet, les mots, les postures, mais cette faconde n'est pas pure vanité : elle s'accompagne d'une chaleur réelle, d'une générosité large et d'une capacité à séduire son entourage. Sa culture est active, visible, mise en scène dans la maison comme dans la vie publique.
Mais il a aussi des traits plus durs : il peut être jaloux, soupçonneux, impulsif, volontiers mordant, parfois tyrannique dans ses jugements. Son rapport à la maison et aux enfants est fait de contrôle, de méfiance, et d'un certain goût pour la domination verbale. Il reste cependant un homme profondément vivant, dont les faiblesses - l'âge, l'amputation, l'autorité parfois excessive - sont compensées par une énergie morale et une capacité à faire de sa personne un centre d'animation familiale.
Le père change peu dans ses traits essentiels : il demeure, du début à la fin, un être de parole, de présence et de caractère. En revanche, le regard porté sur lui évolue. L'enfant voit d'abord un père puissant, presque inépuisable, puis la narratrice remarque les rides, les cheveux qui blanchissent, la fatigue et le vieillissement. Cette prise de conscience introduit une mélancolie nouvelle : l'autorité paternelle n'est plus seulement une force quotidienne, elle devient aussi une force menacée par le temps.
Sa stabilité est significative. Elle donne à l'œuvre une assise, une continuité, un centre affectif presque immobile face aux transformations des enfants, des amours, des deuils et des générations. Le père représente ainsi une forme de permanence familiale, mais une permanence déjà traversée par la fragilité du corps et par l'écoulement des années.
Le père symbolise un monde provincial riche en tempérament, en parole et en singularité, où la vie domestique devient une scène. À travers lui, l'œuvre fait sentir la force des caractères dans une société de village : les habitudes, les lectures, les querelles, les croyances et les plaisanteries composent une forme de théâtre intime. Il incarne aussi une certaine masculinité d'ancien soldat, à la fois bravache, lettrée, autoritaire et séduisante.
Mais il révèle surtout une vision nuancée de la famille : loin d'un idéal lisse, le foyer est ici fait d'affects mêlés, de tensions fécondes, de rires, de mépris et d'amour. Le père, par sa grandeur et ses limites, montre que l'autorité n'exclut ni la fantaisie ni la tendresse, et que la mémoire familiale naît précisément de ces contradictions humaines.
Personnages qui partagent des traits de caractère avec Le père, à travers d'autres œuvres.