Valérie Marneffe, dite madame Marneffe, apparaît dans le roman comme une jeune femme mariée à un employé du ministère de la Guerre, le sous-chef Marneffe, tout en menant une vie mondaine brillamment entretenue rue Vanneau. Elle se présente d'abord comme une femme élégante, spirituelle, pieuse en apparence, et déjà insérée au coeur des réseaux parisiens de la finance, de l'administration et des salons. Son entrée dans l'histoire la place immédiatement au centre d'un nœud de passions, d'intérêts et de manoeuvres, car elle devient l'un des pôles les plus puissants de l'intrigue.
Valérie Marneffe joue un rôle décisif dans la construction dramatique du roman. Elle est à la fois un moteur de l'action, un révélateur des faiblesses des hommes qui l'entourent, et un agent de désagrégation familiale. Autour d'elle se nouent les passions de Crevel, de Hulot et de Wenceslas, ainsi que les stratégies de Lisbeth. Elle attire, lie, relance, compromet et déplace les équilibres, jusqu'à faire basculer l'ensemble du récit vers la ruine morale puis matérielle des Hulot.
Son importance tient aussi à sa fonction de figure exemplaire d'une certaine vie parisienne. Elle n'est pas seulement un personnage parmi d'autres, mais une force de contamination sociale. Par sa présence, les ambitions, les jalousies et les calculs deviennent visibles. Elle cristallise les conflits entre amour, argent, réputation, luxe et pouvoir, et donne au roman une grande partie de sa tension narrative.
Avec Hulot, Valérie construit une liaison fondée sur le désir, la manipulation et la dépendance réciproque. Elle sait flatter son amour-propre, exploiter sa vanité et tirer de lui des avantages matériels, tout en lui laissant croire qu'elle est son unique passion. Avec Crevel, elle entretient une relation plus ouvertement calculée : elle le tient par l'orgueil, la jalousie et l'espoir d'un avenir conjugal, tout en transformant sa passion en ressource financière. Avec Wenceslas Steinbock, elle joue un rôle plus complexe encore, mêlant séduction, admiration de l'artiste et exploitation du talent.
Ses relations avec Lisbeth sont essentielles. Les deux femmes forment d'abord une alliance de fait, fondée sur la complicité, l'intérêt et la vengeance. Lisbeth utilise Valérie pour atteindre les siens, tandis que Valérie se sert de Lisbeth comme d'une intermédiaire avisée, d'une confidente et d'une auxiliaire. Mais cette entente se corrompt peu à peu, quand l'amour de Valérie pour Wenceslas rencontre le désir de vengeance de Lisbeth. Valérie entre alors en conflit avec Hortense, qu'elle supplante indirectement dans l'ordre des amours et des rivalités, et avec Adeline, qu'elle contribue à sacrifier par ses liaisons et ses calculs.
Valérie est décrite comme une femme d'une intelligence vive, d'une souplesse extrême, et d'une remarquable capacité d'adaptation. Elle comprend très vite les hommes, leurs illusions et leurs faiblesses. Elle sait se montrer tendre, spirituelle, humble, repentante ou passionnée selon l'effet recherché. Sa force principale réside dans son art de faire croire à chacun qu'il est unique. Elle n'agit pas seulement par sensualité, mais par une lucidité sociale qui la rend presque stratégique dans chacune de ses scènes.
Mais cette puissance s'accompagne d'une profonde ambiguïté morale. Valérie ment avec aisance, entretient plusieurs relations simultanément et transforme l'amour en instrument de domination. Elle n'est pourtant pas réduite à une simple froideur : elle aime aussi, selon le texte, avec intensité et fidélité d'apparence, notamment le baron Montès. Elle est donc à la fois calculatrice et passionnée, comédienne et sincère par moments, cynique et émotive. Sa religion affichée, ses remords exprimés au moment de la maladie et son goût du luxe révèlent une conscience traversée par le besoin de se justifier sans jamais renoncer à son pouvoir.
Valérie Marneffe évolue d'abord comme une femme de salon sûre d'elle, maîtresse de ses moyens, qui règne par le charme et par l'intrigue. Au fil du roman, elle devient de plus en plus centrale dans le mécanisme de ruine des Hulot et de Crevel, tout en consolidant sa position sociale par les rentes, les cadeaux et les protections masculines. Mais cette ascension est brisée par la maladie, qui la réduit brutalement et met à nu ce que son apparence masquait. Sa fin montre un renversement violent : la femme triomphante devient une mourante repentante, et la puissance de séduction se dissout dans la souffrance physique et la confession religieuse.
Valérie Marneffe symbolise la réussite corruptrice du Paris des intérêts, où le désir, l'argent et la vanité forment un même système. Par elle, le roman montre comment une femme, dans une société dominée par les apparences et la circulation des richesses, peut transformer sa beauté et son esprit en capital social. Elle révèle aussi la fragilité des hommes qui se croient maîtres de la situation : Hulot, Crevel, Montès ou Steinbock sont tous pris dans le piège de leurs propres fantasmes. Valérie est ainsi moins une exception qu'un produit brillant et redoutable du monde que décrit Balzac.
Elle incarne enfin une réflexion sur la représentation elle-même : elle joue des rôles, ajuste ses discours, fait du salon une scène, et du sentiment une mise en scène. En cela, elle résume la violence du roman des moeurs, où la société n'est qu'un théâtre d'échanges intéressés. Sa beauté, son intelligence et sa chute disent autant la puissance du vice que la précarité du succès mondain. Balzac en fait un personnage à la fois fascinant et destructeur, qui dévoile la vérité profonde d'un monde où l'apparence règne jusqu'à la ruine.