Jupiter et les deux tonneaux


Les Muses m’ont appris que l’enfance du monde,
Simple, sans passions, en désirs inféconde,
Vivant de peu, sans luxe, évitait les douleurs :
Nous n’avions pas en nous la source des malheurs
Qui nous font aujourd’hui la guerre :
Le ciel n’exigeait lors nuls tributs de la terre :
L’homme ignorait les dieux qu’il n’apprend qu’au besoin.
De nous les enseigner Pandore prit le soin.
Sa boîte se trouva de poisons trop remplie.
Pour dispenser les maux et les biens de la vie,
En deux tonneaux à part l’un et l’autre fut mis.
Ceux de nous que Jupin regarde comme amis
Puisent à leurs naissances en ces tonnes fatales
Un mélange des deux par portions égales :
Le reste des humains abonde dans les maux.
Au seuil de son palais Jupin mit ces tonneaux.
Ce ne fut ici-bas que plainte et que murmure ;
On accusa des maux l’excessive mesure.
Fatigué de nos cris, le monarque des dieux
Vint lui-même éclaircir la chose en ces bas lieux.
La Renommée en fit aussitôt le message.
Pour lui représenter nos maux et nos langueurs.
On députa deux harangueurs,
De tout le genre humain le couple le moins sage,
Avec un discours ampoulé
Exagérant nos maladies.
Jupiter en fut ébranlé :
Ils firent un portrait si hideux de nos vies,
Qu’il inclina d’abord à réformer le tout.
Momus, alors présent, reprit de bout en bout
De nos deux envoyés les harangues frivoles.
N’écoutez point, dit-il, ces diseurs de paroles ;
Qu’ils imputent leurs maux à leur dérèglement,
Et non point aux auteurs de leur tempérament ;
Cette race pourrait, avec quelque sagesse,
Se faire de nos biens à soi-même largesse.
Jupiter crut Momus ; il fronça les sourcils :
Tout l’Olympe en trembla sur ses pôles assis.
Il dit aux orateurs : Va, malheureuse engeance,
C’est toi seule qui rends ce partage inégal :
En abusant du bien tu fais qu’il devient mal,
Et ce mal est accru par ton impatience.
Jupiter eut raison, nous nous plaignons à tort :
La faute vient de nous aussi bien que du sort.
Les dieux nous ont jadis deux vertus députées.
La constance aux douleurs et la sobriété :
C’était rectifier cette inégalité.
Comment les avons-nous traitées ?
Loin de loger en nos maisons
Ces deux filles du ciel, ces sages conseillères,
Nous fuyons leur commerce ; elles n’habitent guères
Qu’en des lieux que nous méprisons.
L’homme se porte en tout avec violence,
À l’exemple des animaux,
Aveugle jusqu’au point de mettre entre les maux
Les conseils de la tempérance.

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