XVI
Ce que devint Oliver Twist, après qu’il eut été réclamé par Nancy


Après avoir franchi nombre de rues étroites et de passages détournés, Sikes, Nancy et Oliver arrivèrent à un vaste espace découvert, que des claies et des parcs à troupeaux désignaient pour un marché au bétail. Là, Sikes ralentit le pas, car la jeune fille ne pouvait soutenir plus longtemps l’allure rapide qu’ils avaient prise jusqu’alors ; il se tourna vers Oliver, et lui enjoignit d’un ton brutal de prendre la main de Nancy.

« M’entends-tu ? » gronda-t-il en voyant Oliver hésiter et regarder aux alentours.

Ils étaient dans un endroit sombre, loin de tout passant, et Oliver ne vit que trop clairement qu’il n’y avait pas de résistance possible ; il tendit la main à Nancy qui la lui serra étroitement.

« Donne-moi l’autre, dit Sikes ; ici, Turc ! »

Le chien leva la tête en grondant.

« Tiens, mon brave, ajouta Sikes en mettant la main sur la gorge d’Oliver et en proférant un affreux jurement, s’il souffle un mot, jette toi là-dessus ! tu comprends ? »

Le chien grogna de nouveau, se lécha le museau, et regarda Oliver comme s’il avait envie de lui sauter à la gorge, sans plus tarder.

« Il le ferait comme je le lui dis, mille tonnerres ! dit Sikes en regardant son chien d’un œil féroce et satisfait.

— Maintenant, tu sais ce qui t’attend, jeune homme ; ainsi crie, si l’envie t’en prend ; le chien se chargera bien de te faire taire ; allons, plus vite que ça. »

Turc remua la queue pour remercier son maître de ces paroles caressantes, auxquelles il n’était pas habitué ; puis il poussa un nouveau grognement à l’adresse d’Oliver, et prit les devants.

C’était Smithfield qu’ils traversaient ; c’eût été Grosvenor-Square, qu’Oliver n’en eût pas su davantage. La nuit était sombre et brumeuse. L’éclairage des boutiques se voyait à peine à travers l’épaisseur du brouillard, qui augmentait à chaque instant et enveloppait de ténèbres les rues et les maisons ; l’aspect de ces lieux n’en était que plus étrange pour Oliver, et son anxiété plus grande.

Ils marchaient d’un pas précipité, quand l’horloge d’une église voisine sonna l’heure ; au premier coup, Sikes et Nancy firent halte, et prêtèrent l’oreille.

« Huit heures, Guillaume, dit Nancy.

— À quoi bon me dire ça ? je l’entends bien, n’est-ce pas ? répondit Sikes.

— Et eux, je voudrais bien savoir s’ils peuvent l’entendre, dit Nancy.

— Sans doute qu’ils le peuvent, reprit Sikes. Quand on m’a coffré, c’était l’époque de la foire de la Saint-Barthélemy, et il n’y avait pas dans toute la foire une méchante trompette dont je n’entendisse le vacarme ; quand j’étais sous les verrous le soir, le tumulte et le tapage du dehors rendaient si affreux le silence de la damnée vieille prison, que j’étais tenté de me briser la tête contre les ferrures de la porte.

— Pauvres garçons ! dit Nancy, le visage toujours tourné vers le point où l’horloge s’était fait entendre ; quel dommage, Guillaume, de si beaux garçons !

— Voilà bien les femmes, répondit Sikes, elles ne font attention qu’à ça. De si beaux garçons ! Eh bien ! s’ils ne sont pas encore morts, ils n’en valent pas mieux ; ainsi n’en parlons plus. »

Il semblait, en même temps, réprimer un mouvement de jalousie, et serrant plus fort la main d’Oliver, il lui dit d’avancer.

« Une minute, dit la jeune fille ; je ne passerais pas si vite par ici s’il s’agissait pour toi, Guillaume, d’être pendu le lendemain à huit heures ; il aurait beau y avoir de la neige, et je n’aurais pas de châle pour me couvrir, que je ferais le tour de cette place jusqu’à extinction.

— À quoi que ça m’avancerait ? demanda le brutal Sikes ; à moins que tu puisses me passer une lime et vingt aunes de bonne corde, tu ferais cinquante milles, ou tu ne bougerais pas, que ça serait tout de même, pour le bien que ça me ferait. Allons, en route, et ne restons pas là une heure à faire des phrases. »

La jeune fille éclata de rire, rajusta son châle, et ils se remirent à marcher ; mais Oliver sentit trembler la main de Nancy : il la regarda en passant sous un bec de gaz, et vit qu’elle était pâle comme la mort.

Ils marchèrent, pendant une demi-heure, par des rues sales et peu fréquentées, et les quelques individus qu’ils rencontrèrent avaient tout l’air d’occuper dans la société une position semblable à celle de M. Sikes ; enfin ils s’engagèrent dans une ruelle encore plus sale que les autres, et pleine de boutiques de fripiers. Le chien courut en avant, comme s’il comprenait que la vigilance était maintenant inutile, et s’arrêta à la porte d’une boutique fermée et en apparence inoccupée ; car la maison tombait en ruines, et un écriteau cloué sur la porte, et qui semblait fixé là depuis bien des années, annonçait qu’elle était à louer.

« Tout va bien, dit Sikes, » après avoir jeté autour de lui un regard scrutateur.

Nancy passa la main sous les volets, et Oliver entendit le bruit d’une sonnette. Ils traversèrent la rue et attendirent quelques instants sous une lanterne ; on entendit lever un châssis avec précaution, et presque au même instant la porte s’ouvrit doucement. Sans plus de cérémonie, M. Sikes prit au collet l’enfant saisi de terreur, et tous trois se trouvèrent bientôt dans la maison.

L’allée était complètement sombre, et ils attendirent que la personne qui les avait introduits eût remis en place la chaîne et les barres de fer qui barricadaient la porte.

« Il n’y a personne ? demanda Sikes.

— Non, répondit une voix qu’Oliver crut reconnaître.

— Le vieux est-il là ? ajouta le brigand.

— Oui, répondit la voix, et il avait l’oreille basse en vous attendant. Va-t-il être content de vous voir ! plus que ça de chance ! »

Le style de cette réponse, aussi bien que la voix de celui qui parlait, n’étaient pas inconnus à Oliver ; mais il était impossible, dans l’obscurité, de voir quel était cet interlocuteur.

« Éclaire-nous, dit Sikes ; autrement nous allons nous casser le cou ou marcher sur les pattes du chien, et, alors, gare aux jambes, je ne vous dis que ça.

— Attendez un instant et vous aurez de la lumière, » répondit la voix. On entendit les pas de quelqu’un qui s’éloignait, et au bout d’une minute on vit paraître le sieur Jack Dawkins, autrement dit le rusé Matois, tenant une chandelle fichée dans un bâton fendu.

Le jeune filou ne s’arrêta pas à renouer connaissance avec Oliver autrement que par une grimace, et fit signe aux visiteurs de le suivre au bas de l’escalier ; ils traversèrent une cuisine où l’on ne voyait que les quatre murs, et ouvrant la porte d’une pièce basse et humide, qui donnait sur une petite cour fangeuse, ils furent accueillis par de grands éclats de rire.

« Oh ! la bonne tête ! s’écria maître Charles Bates, en riant à se tenir les côtes. Le voilà ! ah ! le voilà ! regardez-le donc, Fagin : mais voyez donc la mine qu’il fait ! c’est trop fort ! En voilà une bonne farce ! Je n’en puis plus ; il y a de quoi mourir de rire. Tenez-moi, ou j’étouffe ! »

La gaieté de maître Bates n’eut plus de bornes ; il se laissa tomber tout de son long sur le plancher, agitant convulsivement ses jambes, et pendant cinq minutes il ne put modérer ses transports. Enfin il se remit sur pied, saisit la chandelle que tenait le Matois, et s’approchant d’Oliver, il l’examina des pieds à la tête, tandis que le juif, ôtant son bonnet, saluait respectueusement et à plusieurs reprises l’enfant abasourdi ; quant au Matois, sournois comme il l’était, et peu enclin à rire dès qu’il avait l’occasion d’exercer ses talents, il fouillait les poches d’Oliver avec un soin minutieux.

« Voyez donc, Fagin, comme il est attifé ! dit Charlot en approchant tellement la lumière du vêtement neuf d’Oliver, qu’il faillit l’enflammer ; regardez-moi ça. Drap numéro un, et quelle coupe de muscadin ! oh ! c’est trop drôle ! Et des livres, encore ; mais, Fagin, c’est un monsieur tout craché.

— Charmé de vous voir en si bon état, mon cher, dit le juif en saluant ironiquement Oliver jusqu’à terre ; le Matois vous donnera un autre vêtement, mon cher, de crainte que vous n’abîmiez votre habit des dimanches. Pourquoi ne pas nous avoir écrit, mon cher, pour nous prévenir de votre arrivée ? nous aurions eu un souper tout chaud à vous offrir. »

À ces mots, maître Bates fut repris d’un fou rire, qui dérida Fagin lui-même et fit sourire le Matois. Mais comme ce dernier tirait à l’instant même, de la poche d’Oliver, le billet de banque de cinq guinées, on ne peut dire si ce fut l’explosion de joie de Bates ou cette découverte qui le fit sourire.

« Oh ! oh ! qu’est-ce que c’est que ça ? demanda Sikes en s’avançant vers le juif, qui allait empocher le billet. Cela m’appartient, Fagin.

— Non, mon ami, non, dit le juif ; c’est à moi, Guillaume, c’est à moi. Vous aurez les livres.

— Si on ose dire que ce n’est pas à moi, reprit Sikes en mettant son chapeau d’un air résolu, c’est-à-dire à moi et à Nancy, je remmène l’enfant. »

Le juif tressaillit, et Oliver aussi, quoique pour un motif bien différent ; il espérait que la dispute aurait pour effet de le remettre en liberté.

« Voyons, dit Sikes, voulez-vous me donner ça, oui ou non ?

— Ce n’est pas bien, Guillaume ; n’est-ce pas, Nancy, que ce n’est pas bien ? demanda le juif.

— Que ce soit bien ou mal, répliqua Sikes, donnez-moi ça, vous dis-je ! Est-ce que vous vous figurez que Nancy et moi nous n’avons rien de mieux à faire que de perdre notre temps à donner la chasse au premier garçon qui se fera coffrer à cause de vous ? Donnez-moi ça, vieux ladre, vieille momie, entendez-vous ! »

Tout en faisant ces amicales remontrances, M. Sikes saisit le billet que le juif tenait entre le pouce et l’index, puis regardant froidement Fagin dans le blanc des yeux, il plia le billet en dix et l’enferma dans un nœud qu’il fit à sa cravate.

« Voilà pour notre peine, dit Sikes, et ce n’est pas moitié de ce que ça valait : quant à vous, gardez les livres, si vous aimez la lecture, ou sinon, vendez-les.

— C’est très intéressant, dit Charlot Bates, qui feignait de lire un des volumes en question, en faisant mille grimaces ; beau style ! hein, Oliver ? » Et, en voyant l’air piteux de celui-ci, maître Bates, qui avait le don de saisir en toutes choses le côté comique, s’abandonna à un nouveau transport de gaieté plus bruyant que le premier.

« Ils appartiennent au vieux monsieur, dit Oliver en se tordant les mains ; au bon et généreux vieux monsieur qui m’a reçu chez lui, qui m’a soigné quand j’étais mourant ; renvoyez-les-lui, je vous en conjure ; renvoyez-lui les livres et l’argent ; gardez-moi ici toute ma vie ; mais je vous en prie, je vous en supplie, renvoyez-les-lui. Il croira que je l’ai volé ! La vieille dame, et tous ceux qui ont été si bons pour moi, croiront que je suis un voleur ; oh ! ayez pitié de moi et renvoyez-les-lui ! »

En parlant ainsi, avec l’énergie que donne une poignante douleur, Oliver tomba à genoux aux pieds du juif, en joignant les mains d’un air suppliant et désespéré.

« Ce garçon a raison, observa Fagin en jetant autour de lui un coup d’œil sournois, et en fronçant tant qu’il pouvait ses affreux sourcils. Tu as raison, Oliver, tu as raison. On croira que tu es un voleur ; ah ! ah ! ajouta-t-il en se frottant les mains ; ça se trouve à merveille, et nous ne pouvions rien souhaiter de mieux.

— Sans doute, répondit Sikes ; j’y ai songé dès que je l’ai vu entrer dans Clerkenwell avec ses livres sous le bras. C’est tout simple, il faut que ce soient des gens confits en dévotion : autrement ils ne l’auraient pas pris chez eux. Ils ne le rechercheront pas, de crainte d’être obligés à des poursuites pour le faire enfermer ; il est en sûreté comme ça. »

Pendant ce dialogue, Oliver regardait tour à tour Fagin et Sikes d’un œil égaré, et comme s’il avait à peine conscience de ce qui se passait autour de lui ; mais aux derniers mots de Guillaume Sikes il se releva subitement, et s’élança, tout effaré, hors de la chambre, en criant au secours, de manière à réveiller tous les échos de la vieille maison délabrée.

« Ne laisse pas sortir ton chien, Guillaume ! s’écria Nancy en se précipitant vers la porte et en la fermant sur le juif et ses deux élèves, qui s’étaient élancés à la poursuite d’Oliver. Ne laisse pas sortir ton chien ; il mettrait cet enfant en pièces.

— Ce serait bien fait ! dit Sikes en se débattant pour se dégager de l’étreinte de la jeune fille. Lâche-moi, ou je te brise la tête contre le mur.

— Ça m’est égal, Guillaume, ça m’est égal, criait la jeune fille en luttant énergiquement contre cet homme ; l’enfant ne sera pas déchiré par le chien, ou tu me tueras la première.
— Tu vas voir ! dit Sikes en grinçant des dents. Ôte-toi de là, ou ce sera l’affaire d’un instant. »

Le brigand lança la jeune fille à l’autre bout de la chambre… juste au moment où le juif et ses deux élèves rentraient, ramenant Oliver après eux.

« Eh bien ! qu’est-ce ? dit le juif.

— Je crois que cette fille est devenue folle, répondit Sikes d’un air farouche.

« Non, je ne suis pas folle, dit Nancy pâle et haletante. Je ne suis pas folle, Fagin, soyez-en sûr.

— Eh bien alors, taisez-vous ! dit le juif d’un air menaçant.

— Non, je ne me tairai pas, reprit Nancy sur un ton très élevé ; voyons, qu’avez-vous à dire à cela ? »

M. Fagin connaissait assez le caractère et les caprices des femmes pour sentir qu’il n’était pas prudent de prolonger l’entretien. Pour faire diversion, il s’adressa à Oliver :

« Vous vouliez donc vous sauver, mon ami ? » lui dit-il en prenant dans l’angle de la cheminée un gros bâton noueux.

Oliver ne répondit rien : mais il observait les mouvements du juif, et son cœur battait avec force.

« Vous appeliez au secours, vous vouliez faire venir la police, n’est-ce pas ? poursuivit Fagin avec un rire moqueur et en saisissant l’enfant par le bras ; nous vous en ferons passer l’envie, jeune homme ! »

Le juif appliqua un vigoureux coup de bâton sur les épaules d’Oliver, et il levait le bras pour recommencer, quand la jeune fille se jeta sur lui et lui arracha le bâton, qu’elle jeta au feu avec tant de force que des charbons roulèrent jusqu’au milieu de la chambre.

« Je ne souffrirai pas chose pareille, Fagin, s’écria Nancy. Vous avez retrouvé cet enfant ; que voulez-vous de plus ? Tâchez de le laisser tranquille, entendez-vous, ou je vous arrangerai de manière à me faire pendre avant mon tour. »

En proférant ces menaces, la jeune fille frappait du pied le plancher ; pâle de colère, les lèvres serrées, les mains crispées, elle regardait tour à tour le juif et Sikes.

« Allons, Nancy ! dit le juif d’un ton radouci, après un moment de silence, pendant lequel il échangea avec M. Sikes des regards étonnés et inquiets ; vous êtes… ce soir… plus admirable que jamais ; eh ! eh ! ma chère, vous jouez la comédie à ravir.

— Vraiment ? dit la jeune fille ; prenez garde que je ne me surpasse ; ce serait tant pour vous, Fagin ; ainsi, marchez droit avec moi ; tenez-vous-le pour dit. »

Une femme poussée à bout, surtout une femme aigrie par le malheur et le désespoir, peut arriver à un degré d’irritation que peu d’hommes aiment à provoquer. Le juif comprit qu’il feindrait inutilement de prendre plus longtemps la colère de Nancy pour un caprice passager, et, reculant involontairement de quelques pas, il jeta du côté de Sikes un coup d’œil moitié craintif, moitié suppliant, comme pour lui dire que c’était à lui naturellement à continuer le dialogue.

M. Sikes entendit ce muet appel, et, sentant peut-être son orgueil personnel et son influence intéressés à ce que Nancy fut immédiatement réduite à la raison, prononça au moins deux ou trois douzaines de malédictions et des menaces dont la rapidité et la variété faisaient beaucoup d’honneur à la fertilité de son esprit inventif. Comme tout cela ne produisait aucun effet visible sur l’objet de sa colère, il eut recours à des arguments plus frappants.

« Qu’est-ce que tu veux dire par là ? » s’écria-t-il en appuyant sa question d’une des imprécations familières à notre pays contre le plus beau de tous les traits qui décorent la figure humaine, imprécation imprudente qui risquerait, si elle était entendue là-haut seulement une fois sur cinquante mille qu’on la répète ici-bas, de faire de la cécité une maladie aussi commune que la rougeole. « Qu’est-ce que tu veux dire par là ? Le diable me brûle ! Ne sais-tu plus qui tu es et ce que tu es ?

— Oh ! que si, que je le sais bien, » répliqua la jeune fille avec un rire nerveux, en balançant sa tête de droite à gauche, et prenant un air d’indifférence qui dissimulait mal son émotion.

— Eh bien alors, tiens-toi tranquille, ajouta Sikes en grondant comme il avait l’habitude de le faire quand il s’adressait à son chien ; ou je te ferai tenir tranquille pour longtemps. »

La jeune fille se remit à rire et avec plus de sans-gêne qu’auparavant ; puis, lançant à Sikes un coup d’œil furtif, elle détourna la tête et se mordit la lèvre jusqu’au sang.

« Comme ça te va bien, reprit Sikes en la toisant avec mépris, de te donner des airs de bonté et de générosité ! La belle occasion pour cet enfant, comme tu l’appelles, de se faire de toi une amie !

— Oui, je suis son amie ! s’écria la jeune fille avec colère, et maintenant j’aimerais mieux être morte dans la rue, ou avoir pris la place de ceux auprès de qui nous avons passé ce soir, que d’avoir contribué à entraîner ici cet enfant. À partir d’aujourd’hui ce n’est plus qu’un voleur, un fripon, un scélérat ; faut-il pour cela que ce vieux misérable vienne encore le rouer de coups ?

— Allons, allons, Sikes, dit le juif d’un ton de reproche, et en lui montrant les jeunes filous qui écoutaient ce dialogue de toutes leurs oreilles, soyons calme, Guillaume ; il faut faire la paix.

— Faire la paix ! s’écria Nancy exaspérée ; vieux scélérat. Je n’avais pas la moitié de l’âge de cet enfant, que déjà je volais pour vous ! et voilà douze ans que je fais ce métier-là, et toujours pour vous ! Est-ce vrai ? dites ; est-ce vrai ?

— C’est bon, c’est bon, répondit le juif en tâchant de calmer Nancy ; mais ce métier-là est aussi ton gagne-pain : c’est lui qui te fait vivre.

— En effet, reprit-elle avec volubilité ; c’est ma vie, comme les rues sont ma demeure, malgré le froid, la pluie et la boue. Et c’est vous, misérable ! qui m’avez menée là, et qui m’y retiendrez nuit et jour jusqu’à ce que je meure !

— Il t’arrivera pis que cela ! interrompit le juif piqué de ces reproches ; pis que cela, entends-tu, si tu dis encore un mot. »

Elle se tut ; mais dans sa colère elle s’arrachait les cheveux et déchirait ses vêtements. Elle se précipita sur le juif et lui eût probablement laissé des marques de sa vengeance, si Sikes ne fût intervenu à temps en la prenant par les mains ; elle fit quelques vains efforts pour se dégager, et tomba évanouie.

« J’aime autant cela, dit Sikes en la posant à terre dans un coin de la chambre. Elle a une force étonnante dans les bras, quand elle est montée comme ça. »

Le juif s’essuya le front et sourit : il se sentait soulagé en voyant enfin cette scène terminée ; mais ni lui, ni Sikes, ni le chien, ni les jeunes voleurs, ne semblèrent y voir autre chose qu’un incident ordinaire et inhérent au métier.

« C’est le diable que d’avoir affaire aux femmes, dit le juif en remettant le bâton à sa place ; mais elles sont bien fines, et nous n’arriverions à rien sans elles. Charlot, mène coucher Oliver.

— Je suppose qu’il ne mettra pas demain ses beaux habits n’est-ce pas, Fagin ? demanda Charlot Bates en riant.
— N’aie pas peur, » répondit le juif en riant aussi.

Maître Bates, charmé probablement de cette commission, prit la chandelle et conduisit Oliver dans une cuisine voisine, où il y avait deux ou trois lits semblables à celui où Oliver avait dormi jadis. Là, le sieur Bates, après avoir ri de tout son cœur, rendit à Oliver les affreux haillons dont celui-ci avait été si heureux d’être débarrassé chez M. Brownlow. Le hasard avait voulu que Fagin les reconnût entre les mains du juif qui les avait achetés, et cette circonstance l’avait mis sur la trace d’Oliver.

« Ôte tes beaux habits, dit Charlot ; je les donnerai à Fagin, qui en aura soin. Ah ! la bonne farce ! »

Le pauvre Oliver obéit, bien à contre-cœur ; maître Bates roula les vêtements neufs, les mit sous son bras et sortit ; il ferma la porte à clef, et laissa Oliver dans les ténèbres.

Les éclats de rire de Charlot et la voix de miss Betsy, qui survint à propos pour jeter de l’eau froide à la figure de son amie évanouie et la faire revenir à elle, auraient suffi pour empêcher de dormir bien des gens plus heureux qu’Oliver ; mais il était souffrant et épuisé de fatigue, et bientôt il s’endormit profondément.

I
Du lieu où naquit Oliver Twist, et des circonstances qui accompagnèrent sa naissance
II
Comment Oliver Twist grandit, et comment il fut élevé
III
Comment Oliver Twist fut sur le point d’attraper une place qui n’eût pas été une sinécure
IV
Oliver trouve une autre place et fait son entrée dans le monde
V
Oliver fait de nouvelles connaissances, et, la première fois qu’il assiste à un enterrement, il prend une idée défavorable du métier de son maître
VI
Oliver, poussé à bout par les sarcasmes de Noé, engage une lutte et déconcerte son ennemi
VII
Oliver persiste dans sa rébellion
VIII
Oliver va à Londres, et rencontre en route un singulier jeune homme
IX
Où l’on trouvera de nouveaux détails sur l’agréable vieillard et sur ses élèves, jeunes gens de haute espérance
X
Oliver fait plus ample connaissance avec ses nouveaux compagnons, et acquiert de l’expérience à ses dépens. La brièveté de ce chapitre n’empêche pas que ce ne soit un chapitre important de l’histoire de notre héros
XI
Où il est question de M. Fang, commissaire de police, et où l’on trouvera un petit échantillon de sa manière de rendre la justice
XII
Oliver est mieux soigné qu’il ne l’a jamais été. – Nouveaux détails sur l’aimable vieux juif et ses jeunes élèves.
XIII
Présentation faite au lecteur intelligent de quelques nouvelles connaissances qui ne sont pas étrangères à certaines particularités intéressantes de cette histoire
XIV
Détails sur le séjour d’Oliver chez M. Brownlow. – Prédiction remarquable d’un certain M. Grimwig sur le petit garçon, quand il partit en commission
XV
Où l’on verra combien le facétieux juif et miss Nancy étaient attachés à Oliver
XVI
Ce que devint Oliver Twist, après qu’il eut été réclamé par Nancy
XVII
Oliver a toujours à souffrir de sa mauvaise fortune, qui amène tout exprès à Londres un grand personnage pour ternir sa réputation
XVIII
Comment Oliver passait son temps dans la société de ses respectables amis
XIX
Discussion et adoption d’un plan de campagne
XX
Oliver est remis entre les mains de M. Guillaume Sikes
XXI
L’expédition
XXII
Vol avec effraction
XXIII
Où l’on verra qu’un bedeau peut avoir des sentiments. – Curieuse conversation de M. Bumble et d’une dame
XXIV
Détails pénibles, mais courts, dont la connaissance est nécessaire pour l’intelligence de cette histoire
XXV
Où l’on retrouve M. Fagin et sa bande
XXVI
Un personnage mystérieux paraît sur la scène. – Détails importants étroitement liés à la suite de cette histoire
XXVII
Pour réparer une impolitesse criante du premier chapitre, qui avait planté là une dame, sans cérémonie
XXVIII
Oliver revient sur l’eau… Suite de ses aventures
XXIX
Détails d’introduction sur les habitants de la maison où se trouve Oliver
XXX
Ce que pensent d’Oliver ses nouveaux visiteurs
XXXI
La situation devient critique
XXXII
Heureuse existence que mène Oliver chez ses nouveaux amis
XXXIII
Où le bonheur d’Oliver et de ses amis éprouve une atteinte soudaine
XXXIV
Détails préliminaires sur un jeune personnage qui va paraître sur la scène
XXXV
Résultat désagréable de l’aventure d’Oliver, et entretien intéressant de Henry Maylie avec Rose
XXXVI
Qui sera très court, et pourra paraître de peu d’importance ici, mais qu’il faut lire néanmoins, parce qu’il complète le précédent, et sert à l’intelligence d’un chapitre qu’on trouvera en son lieu
XXXVII
Où le lecteur, s’il se reporte au chapitre XXIII, trouvera une contre-partie qui n’est pas rare dans l’histoire des ménages
XXXVIII
Récit de l’entrevue nocturne de M. et Mme Bumble avec Monks
XXXIX
Où le lecteur retrouvera quelques honnêtes personnages avec lesquels il a déjà fait connaissance, et verra le digne complot concerté entre Monks et le juif
XL
Étrange entrevue, qui fait suite au chapitre précédent
XLI
Qui montre que les surprises sont comme les malheurs ; elles ne viennent jamais seules
XLII
Une vieille connaissance d’Oliver donne des preuves surprenantes de génie et devient un personnage public dans la capitale
XLIII
Où l’on voit le fin Matois dans une mauvaise passe
XLIV
Le moment vient pour Nancy de tenir la promesse qu’elle a faite à Rose Maylie. – Elle y manque
XLV
Fagin confie à Noé Claypole une mission secrète
XLVI
Le rendez-vous
XLVII
Conséquences fatales
XLVIII
Fuite de Sikes
XLIX
Monks et M. Brownlow se rencontrent enfin. – Leur conversation. – Ils sont interrompus par M. Losberne, qui leur apporte des nouvelles importantes
L
Poursuite et évasion
LI
Plus d’un mystère s’éclaircit. – Proposition de mariage où il n’est question ni de dot ni d’épingles
LII
La dernière nuit que le juif a encore à vivre
LIII
Et dernier

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